‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 69 sur 249 · GÉNIE DE SCHILLER · texte numérisé non relu

GÉNIE DE SCHILLER

Schiller a concentré toute sa force poétique dans la peinture de l’homme, c’est-à-dire dans la peinture de l'idéal de grandeur et de beauté de l'âme humaine, le plus noble et le plus merveilleux de tous les prodiges. Le monde externe n’a pour lui d’autre valeur que de mettre l’homme en relief*, lui servir de contraste ou de comparaison. En face de la puissance aveugle de la nature, il pose la force morale de l’homme pour la montrer, soit dans sa dignité la plus élevée, soit dans l’énergie de la lutte et de la victoire : le Plongeur , la Caution en offrent des exemples, ou bien il accorde à la nature des sentiments humains, et donne une signification morale à scs forces aveugles, comme dans les Dieux de la Grèce, la Plainte de Cérès, les Grues d'Ibicus, la Cloche, etc. Même dans ses écrits historiques, il se préoccupe moins de la marche épique de l’ensemble soumise à la loi naturelle de la nécessité que des caractères saillants, de l’élément de la liberté humaine en opposition avec cette nécessité.

L’âme de toutes les créations de Schiller, ce sont ses hommes idéals. Il no peint jamais que l’homme, mais dans sa beauté morale la plus élevée et la plus sublime. Il lui paraissait même presque impossible qu’une poésie qui n’idéaliserait pas l’homme méritât ce nom glorieux. Cependant, si Schiller s’était borné à nous tracer l’idéal de la moralité, cela pourrait faire honneur à sa moralité propre, mais ne prouverait rien en faveur de son mérité poétique. Tout au contraire, la plupart des poëtes anciens et modernes qui ont célébré la vertu ont été de grands pécheurs envers la poésie ; il est aussi difficile de tracer l’image d’une noble nature quo de la posséder, tandis que rien n’est plu3 facilé que de prétendre à

•I. La mélaphoro allemande est tirée de la feuille d’étain qui sert à élamer les glaces.

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ces deux choses. Quand l’idéal de la moralité est représenté dans un personnage, on doit exiger que le naturel ne soit pas sacrifié dans cette peinture. Il est aussi erroné de chercher à légitimer, par la moralité de l’objet, une peinture contraire à la nature, fausse et par conséquent impoétique que de cacher l’immoralité du sujet sous le naturel et la grâce de l’exposition. Cependant, il faut le dire, la plupart des poètes ressemblent aux mauvais peintres de tableaux religieux qui procurent la vénération, même aux caricatures les plus ridicules, pourvu qu’elles portent le nom d’un saint; bien peu ressemblent à Raphaël dont les saints sont véritablement des saints, et qui, par un art sublime, se met au niveau de la sainteté de l’objet. Dans ce petit nombre, Schiller occupe la première place. Au fond des productions de sa jeunesse, il y a déjà une vérité qui l’emporte de beaucoup sur ces violations du naturel qui lui ont été si souvent reprochées; aussi, ces fautes ne se reproduisent-elles plus dans ses ouvrages ultérieurs. Nous avons de grands poètes qui ont peint d’autres beautés que des beautés morales, des poètes qui, dans le talent d’exposition, sont peut-être supérieurs à notre Schiller; mais aucun n’a su, au même degré que lui, associer l’inlérét de la vertu à celui de la poésie. Nous n’avons pas de peinture de la vertu qui soit plus poétique, pas de poëte qui soit plus vertueux. , *

Ce que l’on rencontre dans les personnages idéals de Schiller, ce n’est pas une loi mécanique et morte, une théorie sèche, un système abstrait de morale, mais une nature vivante et organique, le mouvement et l’activité de la vie. Cette nature idéale est la création du génie. Schiller luimême dit :

L’intelligence peut reproduire ce qui a été déjà ; toi seul, 6 fjénie ! tu augmentes la nature dans la nature.

Mcnlxel.

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