GOETHE
Goethe est un hommo auquel on peut revenir à toutes le9 époques. Affranchi de toute détermination, il peut tout déterminer. Ses poésies sont un critérium pour les créations de l'avenir. Qui voudrait adopter sa philosophie? Qui pourrait nommer sa vie le triomphe du dévouement! en supposant qu’on fût assez équitable pour ne point blâmer ce que Goethe a négligé de faire, qui serait assez tolérant pour approuver tout ce que Goethe a faitl Mais ces dispositions, ces sentiments s’adoucissent avec le temps, et d’ailleurs ils sont étrangers à la littérature. Son nom traversera l’histoire de l’art comme une riche veine d'or, attachant de brillantes parcelles métalliques aux racines de ces arbres qui, récemment plantés, oscillent encore, sans vigueur, au souffle du vent, mais qui, un jour, déployant au loin leurs rameaux, montreront que non-seulement ils sont pleins de sève, mais qu’ils peuvent répandre des ombres rafraîchissantes. Le chef-d’œuvre de Goethe est le Faust.
Ni une opinion, ni une manière ne devaient être recommandées par cet écrit. Glorieuse la vertu qui pouvait sentir avec plus de loyauté, de dévouement et de feu. On peut avoir
des idées plus relevées de la patrie, de l’amour, des formes de la société et des problèmes de l’histoire. L’art luimême , il faut le dire, ne fut pas toujours entre les mains du poëte un vase saint, d’où les bénédictions et les sentiments religieux se répandaient sur les fidèles. Goethe avait des intentions grandioses, de vastes plans dont l’exécution l’aurait tenu constamment élevé au-dessus des relations auxquelles il succomba. Il aima mieux morceler cette énorme puissance en petites productions et transporter dans le monde moral et (au grand détriment de la nation) dans la conscience esthétique, le principe naturel que tous les êtres doivent se développer sans effort en vertu d’un organisme inné. Comme la poésie ne fut chez lui qu’une excitation momentanée et l’acte de création poétique lui-même que l’exclusion des dispositions contraires, il ne forma pas en son âme ce ressort interne qui tend sans cesse à arracher l’homme à son équilibre et à lui faire gravir, au prix des jouissances actuelles les degrés successifs de l’avenir. Sur toutes ces questions il ne peut plus rester de doute.
Du reste, quelle que soit leur solution, elles ne sauraient jamais altérer le plaisir et la satisfaction que doit nous faire éprouver ce qu'il y a d’immortel dans le génie de Goethe. A une époque où l’on veut se reposer des tempêtes politiques et appliquer pacifiquement à la littérature les résultats philosophiques obtenus, il n’est pas de modèle plus encourageant que Goethe. En se formant sur ses ouvrages, la nouvelle génération ne saurait trouver un phare plus lumineux pour dissiper les nuages du présent, un vaisseau plus solide pour traverser les vagues amoncelées d’idées contradictoires. Quand on aura tiré au clair l’époque du talent, il sera temps d’inaugurer l’époque de la tendance; alors aussi on pourra recommencer à préconiser Schiller au détriment de Goethe.
Outzkow.