CARACTÈRES MALHEUREUX
Y a-t-il eu, en effet, comme tu le dis, des esprits assez étroits pour trouver beaucoup à blâmer dans l’organisation de ce monde? et leur était-il possible de combattre avec tant d’opiniâtreté pour soutenir une pareille extravagance? Non, Théoclès, cette audacjeuse critique qui sortait de leur bouche ne pouvait être une conviction pour leur cœur. Car supposé qu f ils sentissent ce dont ils se plaignaient; supposé qu’ils
fussent on effet accablés de tous les maux, quo leur corps fût maladif et leur âme déchirée de mille tourments, pourquoi auraient-ils doublé eux-mêmes leur malheur, en associant les plaintes à la tristesse, le désespoir aux chagrins et le souci rongeur à l’affliction? De prétendus sages pouvaient-ils agir d’une manière aussi insensée?
Mais si, aux jours de la douleur, ils trouvent une sorte de soulagement dans leurs lamentations; si, en donnant libre carrière à leurs griefs contre leur Créateur, ils arrachent leur âme un instant seulement aux douleurs présentes; si, par des murmures, ils peuvent se soustraire à des pensées plus cruelles, accordons à ces malheureux cette consolation. Leurs plaintes sont les profonds soupirs d'une âme oppressée; ils nous percent le cœur, mais ils adoucissent leurs souffrances ; ce sont des preuves de la bonté du Créateur dont la main droite guérit, tandis que la gauche blesse. Mais maintenant que la tourmente est passée, voulez-vous faire connaître vos blasphèmes à la postérité? immortaliser dans des écrits les paroles extravagantes que vous avez prononcées comme dans un accès de fièvre? Pourquoi? Qu’est-ce qui vous pousse à faire voir de plus près leur infortune à vos semblables qui rêvent le bonheur? Vous trouvez du plaisir (je vous prête une intention louable) à voir vos semblables penser comme vous....
Du plaisir! vous en trouvez donc? Oh! avouez-le, les hommes ont été créés pour le plaisir; vous seul n’en trouvez que dans les plaintes.
Mais quelques malheureux poussés par le désespoir ne se sont-ils pas arraché la vie? Affreuse pensée 1 A peine me viendrait-elle à l’esprit si nous n’en avions plus d’un triste exemple; des exemples d’hommes qui se sont portés à cette extrémité, plus par réflexion que par frénésie. A vrai dire, depuis le petit nombre d’années que j’ai vécu sur la terre, je n’ai jamais pu concevoir la possibilité de ce désespoir extravagant. J’ai considéré la mort sous mille aspects divers, mais jamais elle ne s’est présentée à moi comme lo but de nos dé- \
sirs, le but que nous devons poursuivre de nos efforts. Pourtant, peut-être est-ce à mon tempérament que je suis redevable de cet amour pour la vie. Le sang de la jeunesse, qui bouillonne maintenant dans mes veines, m’excite continuellement à la gaieté, et me rend précieux les instants que mon Créateur m’a destinés ici-bas. La jeunesse ressemble à l’aurot-e d’une matinée de printemps. Tout est animé, un feu actif pénètre tous les êtres ; et il n’est pas d’homme qui, éveillé, vienne, de propos délibéré, se jeter dans les bras du sommeil. La nature agissante excite les créatures à la vie et au travail. Mais dès que la nuit enveloppe notre horizon de son voile sombre et cache à nos yeux la main active de la nature, on voit la plus grande partie des hommes soupirer après le repos', car la conscience de leur être devient pour eux un fardeau accablant. Ils aiment mieux, pendant un certain temps, ne pas sentir qu’ils existent que de sentir le vide qui, de la nature, se répand dans leur âme, ou, plus malheureux encore, de rouler dans leur esprit les chagrins et les soucis qui s’y réveillent à l’entrée de la nuit.
O Théoclès ! je frémis à la pensée que ma vieillesse pourrait ressembler au soir de ces malheureux ; que ma gaieté, mon égalité d’âme, pourrait s’évanouir avec la jeunesse; qu’avec le temps, la tristesse, le dégoût, le chagrin, pourraient peut-être empoisonner ma vie *. Mais alors, en résulte-t-il comme conséquence 5 que je devrais soupirer après le sommeil? Que me conseillera la raison, lorsque mon tempérament m’abandonnera? Et puis-je douter qu’il m’abandonne un jour, moi qui certainement n’aurais pas eu des pensées si sombres, si le ciel ne s’était tout à coup couvert de nuages. Mais voilà que tout se rassérène autour de moi ! La campagne et les prairies reprennent leur aspect riant, et je ris maintenant moi-même de ma mélancolie hors de saison....
Mendelssohn.
■I. Le secours du sommeil.