C. Ma réclusion
vin.
MONOLOGUE d’üGOLIN
(enfermé avec ses fils dans une tour, où il est condamné i mourir de faim.)
Suis-je seul, enfin [Il pousse le couvercle du cercueil dans lequel il est couché )? Ici je fus roi ! ici je fus ami et père! ici je fus adoré! J’exigeai plus, je voulus voir des esclaves baiser la poussière de mes pieds, et je perdis tout ce que la faveur du ciel pouvait m’accorder. Si maintenant je pouvais racheter mes fastueuses splendeurs, mes trophées, l’orgueil de mes jours de bataille, ah ! c’est avec transport que je donnerais toutes ces pompeuses vanités pour un soupir de joie sorti de leur poitrine. Hélas! Ugolin, tu fus heureux, et tu aurais pu mourir heureux ’ ! Voilà l’aiguillon qui me déchire ! Je suis le meurtrier de mon épouse ! C’est contre moi que son pâle visage se dresse vers le ciel! Son ombre, indignée, invoque contre son Ugolin le juge suprême! Ombre aimablel aimable même dans ton courroux! ton visage est-il tout à fait sévère? Ah ! oui, il est plein de sévérité ! Ce n’est pas ainsi que je t’ai vue autrefois, ô ma Gianetla ! lorsque tu tombais dans mes bras pleine d’amour et de pudeur. Ruggieri Ubaldini s’avança ; le frôloment de la robe de l’hypocrite * se fit entendre de plus près ; son visage pâle et blafard trahissait les
f . Voyez la note de la page 152.
2 . Roger Ubaldini, archevêque de Pise, d’abord le complice cl plus tard l’ennemi de Gherardesca, comto dUgolino.
orages de son âme ; ses yeux sanglants 1 * * roulaient dans leur orbite ; la méchanceté et la ruine no se cachaient plus sous lo voile de la nuit ! Pour toi, Gianetta, tes soupirs craintifs s’exhalaientsurmon sein. Mon cœur reprit son énergie ; Ruegieri reconnut encore une fois Gherardcsca; il vit qu’il avait affaire à un homme 4 5 ! Tes regards eurent la douceur de la rosée du matin, et tes lèvres nommèrent le sauveur de Pise ton sauveur.
Et maintenant me voilà humilié ! Mes cheveux ont blanchi, et ma barbe est effrayante comme celle d’un prisonnier: mais le grand jour viendra ! Oh ! oug il viendra terrible, sanglant 1 , gros de tempêtes ! C’est au milieu de ses sombres éclairs que je veux exhaler mon âme ! Comme le feu du ciel couvé dans un noir nuage, mon esprit planera sur Pise! Tremble alors, misérable! mais toi seul 4 1 Enfer et vengeance! ils ont fait périr ma Gianetta par le poison (il se lève pensif) ! Est-ce dans l’expression de mon amour qu’ils ont recueilli du poison? O terre solitaire 1 l’affliction m’accable! Quoil ils ont empoisonné ma Gianetta (il marche en silence ) ! Que je voudrais oublier la voix de l’abîme 1 Ah! plût à Dieu que je ne l’eusse jamais entendue ! Un ossuaire de malheureux morts de faim ! car, à dater de ce moment, cette tour est maudite! Un ossuaire de malheureux morts de faim ! Ah ! qu’elle est horrible cette pensée! comme elle se tord dans mon âme ! Je ne puis l’envisager en face ! je ne le veux pas! Oh ! fi 1 fi ! c’est un opprobre pour l'humanité, un opprobre éternel. Je ne puis te fuir, séjour d’épouvante, toi qui n’es plus seulement le cachot de mon humiliation! O sépulcre! sépulcre destiné aux ossements de Gherardesca! sépulcre qui verras ma résurrection, mais d’abord mon trépas * ! hélas 1 et non pas le mien seulement !
1 . Slbvicfct, — nervosus venusus. Voyez le Grand dictionnaire de Gvinun en cours de publication.
a. ltcconnut GberaTdesca, l’homme.
:t. Rousc, — sombre.