‹ Morceaux choisisChapitre 100 sur 164 · LA PROVIDENCE JUSTIFIEE DU MAL QUI REGNE EN CE MONDE · texte numérisé non relu

LA PROVIDENCE JUSTIFIEE DU MAL QUI REGNE EN CE MONDE

Pour tous les maux extérieurs, j'ai déjà remarqué, ô Sagesse éternelle, ce qui t'ait que vous les souffrez. Votre providence en tire les plus grands biens. Les hommes faibles et ignorants de vos voies1 en sont scandalisés; ils gémissent pour vous comme si votre cause était abandonnée. Peu s'en faut qu'ils ne croient que vous succombez et que l'impiété triomphe de vous : ils sont tentés ie croire que vous ne voyez pas ce qui se passe, ou que vous y êtes insensible. Mais qu'ils attendent encore un peu, ces hommes aveugles et impatients. L'impie qui triomphe ne triomphe guère longtemps, il se flétrit comme llierbo des champs, qui fleurit le matin, et qui le soir est foulée aux pieds*: la mort ramène tout à l'ordre. Rien ne vous presse pour accabler vos ennemis : vous êtes patient, comme dit saint Augustin, parce que vous êtes éternel ; vous êtes sûr du coup 3 qui les écrasera; vous tenez longtemps votre bras levé parce que vous êtes père; que vous ne frappez qu'à regret, à l'extrémité*, et que vous n'ignorez point la pesan-

1 De vos voies. Des voies que vous suivez, des moyens que vous employez. Voy. Une première cause dans l'univers, page 299, note 7.

2 Est foulée aux pieds. Psaume 36, v. 7.

3 Sûr du coup. Expression du langage familier, mais énergique.

* A l'exlrémilé, à la dernière extrémité, quand il ne reste plus d'autre moyen.

teur de votre bras. Que les hommes impatients se scandalisent donc: pour moi, je regarde les siècles comme une minute ; car je sais que les siècles sont moins qu'une minute devant vous. Cette suite des siècles, qu'on nomme la durée du monde, n'est qu'une décoration qu' va disparaître, qu'une figure qui passe et qui s'évanouit. Encore un peu, ô homme qui ne voyez rien, encore un peu, et vous verrez ce que Dieu prépare : vous le verrez lui-même tenant sous ses pieds ses ennemis. Quoi, vous trouvez cette horrible attente trop éloignée! Hélas ! elle n'est que trop prochaine pour tant de malheureux. Alors les biens et les maux seront séparés à jamais; et ce sera, comme dit l'Écriture, le temps de chaque chose i.

Vous vous servez des maux et des imperfections des créatures pour faire les biens que vous avez résolus. Vous vous cachez sous l'importun2 pour importuner le fidèle impatient et jaloux de la liberté dans ses occupations, et qui, par conséquent, a besoin d'être importuné, pour mourir au plaisir d'être libre et arrangé3 dans ses bonnes œuvres. C'est vous, mon Dieu, qui vous servez des langues médisantes pour déchirer la réputation des innocents, qui ont besoin d'ajouter à leur innocence le sacrifice de leur réputation qui leur était trop chère. C'est vous qui, par les mauvais offices et les subtilités malignes des envieux, renversez la fortune et la prospérité de vos serviteurs

1 Le temps de chaque chose. Eccl. eh. 5, v. 17.

2 Vous vous cachez sous l'importun, etc. Explication aussi ingénieuse pour le fond que délicate pour l'expression.

* Arrangé, composé, réglé selon ses désirs.

qui tiennent encore à cette vaine prospérité. C'est vous qui précipitez dans le tombeau les personnes à qui la vie est un danger continuel, et la mort une grâce qui les met cl sûreté. C'est vous qui faitesdela mort de ces personnes un remède, trèsamer à la vérité, mais très-salutaire pour ceux qui tenaient à ces personnes par une amitié trop vive et trop tendre. Ainsi le môme coup qui enlève l'un pour le sauver, détache l'autre1 et le prépare à sa mort par celle des personnes qui lui étaient les plus chères. Vous répandez ainsi miséricordieusement, ô* mon Dieu, de l'amertume sur tout ce qui n'est point vous, afin que notre cœur, formé pour vous aimer et pour vivre de votre amour, soit comme contraint de revenir à vous, sentant que tout appui lui manque dans le reste. (Sentiments et avis chrétiens) .

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