‹ Morceaux choisisChapitre 126 sur 164 · XERXÈS ET LÉONIDAS · texte numérisé non relu

XERXÈS ET LÉONIDAS

La sagesse et la valeur rendent les Etals invincibles, et non pas le grand nombre de sujets, ni L'autorité sans bornes des princes.

Xerxes1. Je prétends, Léonidas, te faire un grand honneur. Il ne tient qu'à loi d'être '/jujours à ma suite sur les bords du Styx.

Léonidas*. Je n'y suis descendu que pour ne te voir jamais, et pour repousser ta tyrannie. Va chercher tes femmes, tes eunuques, tes esclaves et tes flatteurs ; voilà la compagnie qu'il te faut.

Xerx. Voyez ce brutal, cet insolent, un gueux* qui n'eut jamais que le nom de roi sans au-

1 Xerxès 1er, fi!s et successeur de Darius 1er, régna sur la Perse de 485 à 46-4 avant J.-C, et fit contre les Grecs la seconde guerre médique, d'où il ne relira que des défaites et de la honte. Il périt assassiné par Artaban, son capitaine des gardes. — Ses premières paroles décèlent son orgueil, qui l'a suivi jusque dans les enfers.

2 Léonidas, roi de Sparte, qui, lors de l'invasion de Xerxes, défendit d'abord avec quatre mille, puis avec Irois cents Spartiates seulement le défilé des Thermopyles, qui était la .porte de la Grèce. 11 y périt avec tous les siens, après avoir immolé prés de vingt mille Perses. — Sa réponse entre immédiatement en matière, et pose le sujet de ce dialogue.

3 Un gueux, capitaine de bandits, qui n'ont que la cape et l'épée. Expressions familières : la dernière, presque proverbiale, est singulière dans la bouche de Xerxés et au cinquième siècle avant J.-C.; Fénelon la condamne implicitement dans ce qu'il dit de la vérité historique.

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torilé *, un capi laine de liandits, qui nsont que la cape et l'épée. Quoi! tu n'as point de honte de te comparer au grand roi 2? As-tu donc oublié <]ue je couvrais la terre de soldats et la mer de navires? Ne sais-tu pas que mon armée ne pouvait, en un repas, se désaltérer, sans faire tarir de> rivières 3?

Léon. Comment oses-tu vanter la multitude de tes troupes? Trois cents Spartiates que je commandais aux Thermopyles furent tués par ton année innombrable, sans pouvoir être vaincus ; ils ne succombèrent qu'après s'être lassés de tuer. Ne vois-tu pas encore ici près ces ombres errant en foule, qui couvrent le rivage ? Ce sont les vingt mille Perses que nous avons tués. Demande - icur combien un Spartiate seul vaut d'autres hommes, et surtout des tiens. C'est la valeur, et non pas le nombre, qui rend invincible.

Xerx. Ton action est un coup de fureur* et de désespoir.

Léon. C'était une action sage et généreuse.

1 Que le nom de roi sans autorité. Allusion à la constitution de Lycurgue qui ne donnait aux deux rois de Sparte qu'une autorité très-faible en effet, en comparaison du pouvoir absolu des rois de Perse.

2 Au grand roi. C'est ainsi que- se faisait appeler le roi de Perse. Agésilas, célèbre roi de Sparte, demandait : « En quoi est-tf plus grand que moi, s'il n'est pas plus juste?»

3 Des rivières. On porte à trois millions le nombre d'hommes qu'il traînait à sa suite, et l'histoire et la poésie dépeignent sa marche avec les mêmes figures.

* Fureur, synonyme ici de démence; en latin furor a le même sens.

DE FÉKELON. 44

Nous crûmes que nous devions nous dévouer à une mort certaine, pour rapprendre ce qu'il en coûte quand on veut mettre les Grecs dans la servitude, et pour donner le temps à toute la Grèce de se préparer à vaincre ou à périr comme nous. En effet, cet exemple de courage étonna les Perses, et ranima les Grecs découragés. Notre mort fut bien employée.

Xi.ux. Oh! que je suis fâché de n'être point entré dans le Péloponnèse ', après avoir ravagé l'Àtlique ! J'aurais mis en cendres ta Lacédémcne, comme j'y mis Athènes. Misérable, impudent, je t'aurais

Léon. Ce n'est plus ici le temps ni des injures ni des tlatterics; nous sommes au pays de la vérité. T'imagines-tu donc être encore le grand roi? les trésors sont bien loin; tu n'as plus de gardes ni d'armée, plus de faste * ni de délices, ia louange ne vient plus chatouiller3 tes oreilles; te

1 Le Péloponnèse, grande presqu'île séparée de la Grèce proprement dite par l'isthme de Corinlhe.

- Fasle a ici le cens de luxe, magnificence; nous l'avons vu plus haut dans son acception morale, ostentation, d'ail- Icursdérivée de celle-ci. Voyez Conduite d'un chef d'armée, p. 443, note 1.

'■ Chatouiller, flatter, expression trés-heureuse et aujourd'hui d'un emploi tout à fait fréquent. Racine l'a employée avec le plus grand bonheur :

Ce nom de roi des rois et de cbif de la C.rèce Chatouillait ix» mon cœur l'orgueilleuse faiblesse.

Iphigénie, acre i, scène i.

Corneille avait dit moins heureusement que la tète de Pbm pée présentée à César,

Chatouillait malgré lui son âme avec surprise. C'est le

Latnnae tacitum pertentant gaudia pectus.

Virgile, Énéirlc, liv. i. v, 50Î.

voilà nu, seul, prêta être jugé par Minos * ; mais ton ombre est encore bien colère et bien superbe; lu n'étais pas plus emporté, quand tu faisais fouetter la mer. En -vérité, tu méritais bien d'être fouetté toi-même pour cette extravagance. Et ces fers dorés, t'en souviens-tu ? que tu fis jeter dans l'Hellespont 2, pour tenir les tempêtes dans ton esclavage? Plaisant homme, pour dompter la mer ! Tu fus contraint bientôt après de repasser à la hâte en Asie, dans une barque, comme un pêcheur. Voilà à quoi aboutit la folle vanité des hommes qui veulent forcer les lois de la nature, et oublier leur propre faiblesse.

Xerx. Ah! les rois qui peuvent tout (je le vois bien, mais, hélas! je le vois trop tard) sont livrés à toutes leurs passions. Hé! quel moyen, quand on est homme, de résister à sa propre puissance, et à la flatterie de tous ceux dont on est entouré ? Oh ! quel malheur de naître dans de si grands périls !

LÉo>\ Voilà pourquoi je fais plus de cas de ma royauté que de la tienne. J'étais roi, à condition de mener une vie dure, sobre et laborieuse, comme mon peuple. Je n'étais roi que pour défendre ma patrie, et pour faire régner les lois : ma royauté me donnait le pouvoir de faire du bien, sans me permettre de faire du mal.

1 Minos. Voy.Ie Tarlare, page 23, note 2.

2 L'Ilellespont, mer de Hellé, ainsi nommée parce que Hellé s'y noya en fuyant, avec son frère Phryxus sur le bélier à la toison d'or, les fureurs de sa mère !no. Ce détroit, appelé aujourd'hui les Dardanelles, fait communiquer la mer de Marmara (Propontide) avec l'Archipel (mer Egée). Voy. le Lexique de géographie comparée de M. Mac-Carthy, dans Quinte-Curce, édition annotée par M. E. Ruelle.

Xerx. Oui : mais tu étais pauvre, sans éclat, sans autorité. Un de mes satrapes J était bien plus grand et plus magnifique que toi.

Léon. Je n'aurais pas eu de quoi percer le mont Alhos5 comme toi. Je crois même que chacun de les satrapes volait dans sa province plus d'or et d'argent que nous n'en avions dans toute notre république. Mais nos armes, sans être dorées, savaient3 fort bien percer les hommes lâches et efféminés dont la multitude innombrable te donnait une si vaine confiance.

Xerx. Mais enfin, si je fusse entré d'abord dans le Péloponnèse, toute la Grèce était dans les fers. Aucune ville, pas même la tienne, n'eût pu me résister.

Léon. Je le crois, comme tu le dis ; et c'est en quoi je méprise la grande puissance d'un peuple barbare, qui n'est ni instruit ni aguerri. Il manque de sages conseils ; ou, si on les lui offre, il ne sait pas les suivre, et préfère toujours d'autres conseils faibles ou trompeurs.

Xerx. Les Grecs voulaient faire une muraille pour fermer l'isthme * ; mais elle n'était pas encore faite, et je pouvais y entrer.

Léon. La muraille n'était pas faite, il est vrai ; mais tu n'étais pas fait pour prévenir ceux qui la

1 Satrapes, c'est le nom des gouverneurs de province de l'empire des Perses.

* Le mont Àtkos, montagne célèbre, située entre la Macédoine et la Thrace : L'architecte Dinocrate proposa de la tailler en statue et de lui donner la Ggure d'Alexandre.

8 Savaient, synonyme de pouvaient, avaient la puissance de, etc.

* L'isthme de Corinthe. Voyez plus haut, page 447, m>te 1

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voulaient faire. Ta faiblesse fut plus salutaire aux Grecs que leur force.

Xerx. Si j'eusse pris cet isthme, j'aurais fait voir —

Léon. Tu aurais fait quelque autre faute : car il fallait que tu en fisses, étant aussi gâté que tu Tétais par la mollesse, par l'orgueil et par la haine des conseils sincères. Tu étais encore plus facile à surprendre que l'isthme *.

Xerx. Mais je n'étais ni lâche ni méchant comme tu t'imagines.

Léon. Tu avais naturellemeat du courage et de la bonté de cœur. Les larmes que tu répandis2 à la vue de tant de milliers d'hommes, dont il n'en devait rester aucun sur la terre avant la fin du siècle, marquent assez ton humanité. C'est le plus bel endroit de ta vie. Si tu n'avais pas été un roi trop puissant et trop heureux, tu aurais été un assez honnête homme. (Dialogues de* Morts) .

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