ROMULUS ET NUMA POMPILIUS
Combien la gloire d'un roi sage et pacifique est préférable à celle d'un conquérant.
Rom. 3 Vous avez bien tardé à venir ici ! votre règne a été bien long i
1 Que l'isthme, sorte de jeu de mots d'un mauvais goût, et qu'excuse la familiarité du dialogue.
2 Les larmes, etc. L'histoire rapporte que Xerxès pleura en effet à cette pensée.
3 Romulus, fondateur et 1er roi de Rome : 755 avant /.-C
DE FÉNELON. 4fr
INcma '. C'est qu'il a clé très-paisible. Le moyer. de parvenir à une extrême vieillesse, c'est de r,L faire mal à personne, de n'abuser point de l'autorité, et de faire que personne n'ait d'intérêt à souhaiter notre mort.
Rom. Quand on se gouverne avec tant de modération, on vit obscurément, on meurt sans gloi re, on a la peine de gouverner les hommes : l'autorité ne donne aucun plaisir. 11 vaut mieux vaincre, abattre tout ce qui résiste, et aspirer à l'immortalité.
Numa. Mais votre immortalité, je vous prie, en quoi consiste-t-elle ? J'avais ouï dire que vous étiez au rang des dieux, nourri de nectar à la table de Jupiter: d'où vient donc que je vous trouve ici?
Rom. A parler franchement, les sénateurs, jaloux de ma puissance, se défirent de moi, et me comblèrent d'honneurs, après m' avoir mis en pièces. Ils aimèrent mieux m'invoquer comme dieu, que de m'obéir comme à leur roi.
Numa. Quoi donc! ce que Proculus raconta n'est pas vrai ?
Rom. Hé ! ne savez-vous pas combien on fait accroire de choses au peuple? Vous en êtes plus instruit qu'un autre, vous qui lui avez persuadé
Son histoire est fort obscure, soa existence même a été contestée. Du reste ce dialogue rappelle les principales circonstances que l'opinion la plus commune rapporle de sa vie.
i Numa, second roi de Rome dont il fut le législateur; son règne dura environ 40 ans, et il mourut dans une vieillesse très-avancée. La critique moderne a aussi attaqué son histoire et son existence, A comme on avait voulu personnifier dans Romuius la force (Pc^a?;) et la guerre, on voulut voir dans Numa la personnification de la loi (vôfiof).
que vous étiez inspiré par la nymphe Egérie. Proculus, voyant le peuple irrité de ma mort, voulut le consoler par une fable. Les hommes aiment à être trompés : la flatterie apaise les plus grandes douleurs.
Numa. Vous n'avez donc eu pour toute immortalité que des coups de poignard?
Rom. Mais j'ai eu des autels, des prêtres, des victimes et de l'encens.
Numa. Mais cet encens ne guérit de rien; vous n'en êtes pas moins ici une ombre vaine et impuissante, sans espérance de revoir jamais la lumière du jour. Vous voyez donc qu'il n'y a rien de si solide que d'être bon, juste, modéré, aimé des peuples; on vit longtemps, on est toujours en paix. A la vérité, on n'a point d'encens, on ne passe point pour immortel ; mais on se porte bien, on règne longtemps sans trouble, et on fait beaucoup de bien aux hommes qu on gouverne.
Rom. Vous qui avez vécu si longtemps, vous n'étiez pas jeune quand vous avez commencé à régner.
Numa. J'avais quarante ans, et c'a été mon bonheur. Si j'eusse commencé à régner plus tôt, j'aurais été sans expérience et sans sagesse, exposé à toutes mes passions. La puissance est trop dangereuse quand on est jeune et ardent. Vous l'avez bien éprouvé, vous qui avez dans votre emportement tué votre propre frère, et qui vous êtes rendu insupportable à tous vos citoyens.
Rom. Puisque vous avez vécu si longtemps, il fallait que vous eussiez une bonne et fidèle c^arde autour de vous.
Numa. Point du tout; je commençai par me
défaire des trois cents gardes que vous aviez choisis, et nommés celères. In homme qui accepte avec peine la royauté, qui ne îa veut que pour le bien public, et qui dorait content de la quitter, n'a point à craindre .a mort comme un tyran. Pour moi, je croyais faire une grâce aux Romains de les gouverner; je vivais pauvrement pour enrichir le peuple; toutes les nations voisines auraient souhaité d'être sous ma conduite. En cet état, faut-il des gardes? Pour moi pauvre mortel, personne n'avait d'intérêt à me donner l'immortalité dont le sénat vous jugea digne. Ma garde était l'amitié des citoyens, qui me regardaient tous comme leur père. Un roi ne peut-il pas confier sa vie à un peuple qui lui confie ses biens, son repos, sa conservation? La confiance est égale des deux côtés.
Rom. A vous entendre on croirait que vous avez été roi malgré vous. Mais vous avez là-dessus trompé le peuple, comme vous lui avez imposé1 sur la religion,
Numa. On m'est venu chercher dans ma solitude de Cures 2. D'abord j'ai représenté que je n'étais point propre à gouverner un peuple belliqueux, accoutumé à des conquêtes; qu'il leur fallait un Romulus toujours prêt à vaincre. J'ajoutai que la mort de Tatius3 et la vôtre ne me
1 Imposé signifie plutôt inspirer du respect que tromper. Nous avons rencontré ce premiers jens : voy. Le prince doit chercher le mérite, etc, page 453 note 2. Du reste la règle n'est pas fixe à cet égard.
2 Cures, patrie de Numa, vill» du pays des Sabins, au nord-est de Rome.
3 Tatius, roi des Sabins, régna conjointenrent avec Ro-
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donnaient pas grande envie de succéder à ces deux rois. Enfin je représentai que je n'avais jamais été à la guerre. On persista à me désirer; je me rendis, mais j'ai toujours vécu pauvre, simple, modéré dans la royauté, sans me préférer à aucun citoyen. J'ai réuni les deux peuples des Sabins et des Romains, en sorte qu'on ne peut plus les distinguer. J'ai fait revivre l'âge d'or1. Tous les peuples, non-seulement des environs de Rome, mais encore de l'Italie, ont senti l'abondance que j'ai répandue partout. Le labourage mis en honneur a adouci les peuples farouches, et les a attachés à la patrie, sans leur donner une ardeur inquiète pour envahir les terres de leurs voisins.
Rom. Cette paix et cette abondance ne servent qu'à enorgueillir les peuples, qu'à les rendre indociles à leur roi, et qu'à les amollir; en sorte qu'ils ne peuvent plus ensuite supporter les fatigues et les périls de la guerre. Si on fût venu vous attaquer, qu'auriez-vous fait, vous qui n'aviez jamais rien vu pour la guerre? 11 aurait fallu dire aux ennemis d'attendre jusqu'à ce que vous eussiez consulté la nymphe 2.
>uma. Si je n'ai pas su faire la guerre comme
mulus, après l'issue de la guerre causée par l'enlèvement des Sabines. 11 mourut assassiné, et Romulus fut soupçonné de ce crime.
1 L'âge d'or. Voyez Les armes de Tëlémaque, p. 16, n. 1.
8 Consulté la nymphe. Allusion ironique, puisque selon Komulus il aurait alors fallu agir et non pas délibérer. — L'original Onit ici, et l'édition de 1712 y est conforme. Nous copions ce qui suit ^e l'édition de 1718; l'éditeui l'aura sans doute ajouté pour terminer ce dialogue» qui lui a •emblé incomplet. {Édition de Versailles).
vous, j'ai su l'éviter, et me faire respecter et aimer de tous mes voisins. J'ai donné aux Romains des lois qui, en les rendant justes, laborieux, sobres, les rendront toujours assez redoutables à ceux qui voudraient les attaquer. Je crains bien encore qu'ils ne se ressentent trop de l'esprit de rapine et de violence auquel vous les aviez accoutumés. (Dialogues des Morts).
15o. LE -CONNÉTABLE DE BOURBON ! ET BAYARD 2. 11 n'est jamais permis de prendre les armes contre sa patrie
Bourb. IN 'est-ce point le pauvre Bayard que je vois, au pied de cet arbre, étendu sur l'herbe, et percé d'un grand coup? Oui, c'est lui-même. Hélas ! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd'hui par nos armes, Vandenesse et lui.
i Le connétable de Bourbon. Charles, duc de Bourbon, né en 1489, se distingua par un grand courage, surtout à la bataille de Marignan, et fut fait connétable à 26 ans par le roi François 1er. Mais dépouillé de ses biens par la reine-mère, Louise de Savoie, il se mit au service de Charles-Quint, et contribua beaucoup au gain de la bataille de Pavie. Mal récompensé par son nouveau maître, il se fit chef de partisans, conduisit ses troupes au siège de Rome, pour piller celle capitale : il fut tué à 58 ans, en montant à l'assaut.
2 Bayard (Pierre du Terrait), seigneur de Bayard, surnommé le chevalier sans peur et sans reprqche, naquit en 1476, près de Grenoble. Il réunit toutes les grandes qualités qui distinguent séparément tous les héros de l'antiquité; il signala sa valeur, sous Charles VII, Louis XII, et François 1er qui voulut être armé chevalier de sa main après la bataille de Marignan. Blessé dans une belle retraite où il sauva l'armée compromise par Pimpéritie de Bonnivet, il expira sur le champ de bataille le 30 avril 1524.
Ces deux Français étaient deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon cœur en est touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah! mon pauvre Bayard, c'est avec douleur que je te vois en cet état.
Bat. C'est avec douleur que je vous vois aussi.
Bourb. Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre. Mais je ne veux point te traiter en prisonnier; je te veux garder comme un bon ami, et prendre soin de ta guérison comme si tu étais mon propre frère : ainsi tu ne dois pas être fâché de me voir.
Bat. Hé! croyez-vous que je ne sois pas fâché d'avoir obligation au plus grand ennemi de la France? Ce n'est point de ma captivité ni de ma blessure dont je suis en peine. Je meurs : dans un moment la mort va me délivrer de vos mains.
Bourb. Non, mon cher Bayard, j'espère que nos soins réussiront pour te guérir.
Bat, Ce n'est point là ce que je cherche, et je suis content de mourir.
Bourb. Qu'as- tu donc? Est-ce que tu ne saurais te consoler d'avoir été vaincu et fait prisonnier dans la retraite de Bonnivet ' ? Ce n'est pas ta faute ; c'est la sienne : les armes sont journalières. Ta gloire est assez bien établie par tant de belles actions. Les Impériaux2 ne pourront jamais
1 Bonnivet, favori de François Ier, courageux mais imprudent et inhabile, n'éprouva que des défaites dans le Milanez, et se fit tuer à la bataille de Pavie qu'il avait conseillée, et qu'il voyait perdue.
2 Les Impériaux, nom donné aux troupes de Charles- Quint, empereur d'Autriche.
oublier cette vigoureuse défense de Mézières contre eux.
Bat, Pour moi, je ne puis jamais oublier que vous êtes ce grand-connétable, ce prince du plus noble sang qu'il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.
Bourb. Quoi, Bavard ! je te loue, et Ri me condamnes! je te plains, et tu m'insultes I
Bat. Si vous me plaignez, je vous plains auss:, et je vous trouve bien plus à plaindre que moi. Je sors de la vie sans tache ; j'ai sacrifié la mienne à mon devoir ; je meurs pour mon pays, pour mon roi, estimé des ennemis de la France, et regretté de tous les bons Français. Mon état est digne d'envie.
Bourb. Et moi je suis victorieux d'un ennemi qui m'a outragé ; je me venge de lui ; je le chasse du Milancz ■; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m'avoir perdu en me poussant à bout : appelles-tu cela être à plaindre?
Bay. Oui, on est toujours à plaindre quand on agit contre son devoir; il vaut mieux périr en combattant pour la patrie, que la vaincre et triompher d'elle. Ah ! quelle horrible gloire que celle de détruire son propre pays!
Bourb. Mais ma patrie a été ingrate après tant de services que je lui avais rendus. Madame2 m'a
1 Lu Milanez. Le Milanez, ou duché de Milan, fut disputé aux empereurs d'Autriche par Louis XII et François Ier, et définitivement possédé par Charles- Quint.
ïïfadame, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulème, naére
fait traiter indignement par unde'pit d'amour. Le roi, par faiblesse pour elle, m'a fait une injustice énorme, en me dépouillant de mon bien. On a détache de moi jusqu'à mes domestiques, Matignon et d'Argouges J'ai été contraint, pour sauver ma vie, de m'enfuir presque seul : que voulais-tu que je lisse?
Bat. Que vous souffrissiez toutes sortes de maux, plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de votre maison. Si la persécution était trop violente, vous pouviez vous retirer; mais ii valait mieux être pauvre, obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.
Bourb. Mais ne vois-tu pas que la vengeance s'est jointe à l'ambition, pour me jeter dans cette extrémité? J'ai voulu que le roi se repentît de m' avoir traité si mal.
Baï. 11 fallait l'en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n'est pas moins la vertu d'un héros que le courage.
Bourb. Mais le roi étant si injuste et si aveuglé par sa mère, méritait-il que j'eusse de si grands égards pour lui?
Bay. Si le roi ne le méritait pas, la France entière le méritait. La dignité même de la couronne, dont vous êtes un des héritiers, le méritait. Vous vous deviez à vous-même d'épargner la France, dont vous pouvez être un jour roi.
Bourb. Eh bien! j'ai tort, je l'avoue; mais ne
ôe François \eT, offrit sa main au connétable de Bourbon qui ta refusa. Oir.rée de dépit, elle devintson ennemie acharnée.
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sais-tu pas combien les meilleurs cœurs ont de peine à résister à Jeur ressentiment?
Bay. Je le sais bien ; mais le vrai courage consiste à y résister. Si vous connaissez votre faute, hâtez-vous Je la réparer. Pour moi, je meurs; et je vous trouve plus à plaindre dans vos prospérités, que moi dans mes souffrances. Quand l'empereur ne vous tromperait pas ', quand même A vous donnerait sa sœur en mariage, et qu'il partagerait la France avec vous, il n'effacerait point la tache qui déshonore votre vie. Le connétable de Bourbon rebelle! ah! quelle honte! Écoutez Bayard mourant comme il a vécu, et ne cessant de dire la vérité. [Dialogues des Morts.)