‹ Morceaux choisisChapitre 139 sur 164 · l'ordre et l'économie · texte numérisé non relu

l'ordre et l'économie

Pvien ne contribue plus à Tordre et à l'économie que de tenir toujours chaque chose en sa place. Cette règle ne paraît presque rien; cependant elle irait loin 3, si elle était exactement gardée. Àvez-vous besoin d'une chose? vous ne perdez jamais un moment à la chercher; il n'y a ni trouble, ni dispute, ni embarras, quand on en a

i Pour la commodité et po\*r la bonne grâce, c'est-à-dire le point le plus parfait de la coiimodité et de la bonne grâce.

* Bien inventée, heureusement trouvée, qui méritait sa vogue.

3 Elle irait loin, elle produirait des résultats important?.

besoin ; vous mettez d'abord la main dessus ; et quand vous vous en êtes servi, vous la remettez sur-le-champ dans la place où vous l'avez prise. Ce bel ordre fait une des plus grandes parties de la propreté; c'est ce qui frappe le plus les yeux, que devoir cet arrangement si exact. D'ailleurs, îa place qu'on donne à chaque chose étant celle qui lui convient davantage, non-seulement pour la bonne grâce et le plaisir des yeux, mais encore pour sa conservation, elle s'y use moins qu'ailleurs; elle ne s'y gâte d'ordinaire par aucun accident; elle y est môme entretenue proprement: car, par exemp-e, un vase ne sera ni poudreux, ni en danger de se briser , lorsqu'on le mettra dans sa place immédiatement après s'en être servi. L'esprit d'exactitude, qui /ait ranger, fai' aussi nettoyer. Joignez à ces avantages celui d'ôler, par cette habitude, aux domestiques, l'esprit de paresse et de confusion. De plus, c'est beaucoup que de leur rendre le service prompt et facile, et de s'oter à soi-même la tentation de s'impatienter souvent par les retardements qui viennent des choses dérangées qu'on a peine à trouver. Mais en même temps évitez l'excès de la politesse et de la propreté. La propreté, quand elle est modérée, est une vertu ; mais quand on y suit trop son goût, en la tourne en petitesse d'esprit. Le bon goût rejette la délicatesse excessive ; il traite les petites choses de petites, et n'en est point blessé l. (Education d"s filles.)

1 Ce passage est un modèle du style simple, mais élégan', qui relève les sujets les plus vulgaires : l'exactitude, la clarté, le choix des termes, forment un ensemble où rien ne frappe sans doute, mais où il n'y a rien qui ne soit convenable et qui

loO. BRIÈVETÉ DE La VIE.

Les hommes passent comme les fleurs qui s'épanouissent le malin, et qui le soir sont flétries et foulées aux pieds. Les générations des hommes s'écoulent comme les ondes d'un fleuve rapide; rien ne peut arrêter le temps qui entraîne après lui tout ce qui paraît le plus immobile. Toi-mèrne, ô mon fils1 ! toi-même, qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si féconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une fleur qui sera presque aussitôt séchée qu'éclose. Tu te verras changer insensiblement ; les grâces riantes, les doux plaisirs, la force, la santé, la joie, s'évanouiront comme un beau songe ; il ne t'en restera qu'un triste souvenir : la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs viendra rider ton visage, courber ton corps, affaiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur la source de la joie, te dégoûter du présent, te faire craindre l'avenir, te rendre insensible à tout, excepté à la douleur.

Ce temps te paraît éloigné2 : hélas ! tu te trom-

ne plaise. Quant au fond des idées, c'est un de ces préceptes de morale pratique et usuelle précieux pour la conduite de la \ie, auxquels Fénelon ne craint pas de descendre.

i 0 won fils. C'est Arcésius, leul de Télémaque, qui lui adresse ces paroles dans les Champs-Elysées.

2 Éloigné. « On se regarde comme immortel, ou du moins comme devant vivre des siècles. Folie de l'esprit humain ! Ceux qui meurent tous les jours suivent de bien près ceux qui sont déjà morts. Celui qui va partir pour un voyage ne doit passe troire éloigné de celui qui a pris les devants il n'y a que

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pes, mon fils ; il se hâte, le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant de rapidité n'est pas loin de toi: et le présent qui s'enfuit est déjà bien loin, puisqu'il s'anéantit dans le moment que nous parlons, et ne peut plus se rapprocher. Ne compte donc jamais, mon lils, sur le présent; mais soutienstoi dans le sentier rude et âpre de la vertu, par la vue de l'avenir. Prépare-toi, par des mœurs pures et par l'amour de la justice, une place dans cet heureux séjour de la paix. (Télémaque, l. xiv.)

loi. LE BON EMPLOI DU TEMPS.

Le temps est précieux, maison n'en connaît pas le prix ; on le connaîtra quand il n'y aura plus lieu d'en profiter. Nos amis nous le demandent comme si ce n'était rien, et nous le donnons de même *. Souvent il nous esta charge ; nous ne sa-

deux jours. La vie s'écoule comme un torient. Le passé n'est plus qu'un songe ; le présent, dans le moment que nous croyons le tenir, nous échappe et se précipite dans cet abîme du passé. L'avenir ne sera point d'une autre nature, il passera aussi rapidement. Les jours, les mois, les années se pressent comme les Ilots d'un torrent se poussent l'un l'autre. Encore quelques moments, encore un peu, dis-je, et tout sera fini. » FÉhelon, Instructions et avis.

1 .Xous le donnons de mPine... « La chose dont nous faisons le moins de cas sur la terre, c'est notre temps ; nos offices, nous les réservons pour nos amis, nos bienfaits pour nos créatures, nos biens pour nos proches et nos enfants ; notre crédit et notre faveur pour nous-mêmes ; nos louanges, pour ceux qui nous en paraissent dignes: notre temps, nous le donnons à tout le monde, nous l'exposons, pour ainsi dire, en proie à tous les hommes. » Massillo.v, Carême.

rons qu'en faire, et nous en sommes embarrassés \ en jour viendra qu'un quart d'heure nous paraîtra plus estimable et plusdésirabie que toutes les fortunes de l'univers. Dieu, libéral et magnifique dans tout le reste, nous apprend, par la sage économie de sa providence, combien nous devrions être circonspects sur le bon usage du temps, puisqu'il ne nous en donne jamais deux instants ensemble, et qu'il ne nous accorde le second qu'en nous retirant le premier, et qu'en retenant le troisième dans sa main avec une entière incertitude2 si nous l'aurons. Le temps nous est donné pour ménager l'éternité3; et l'éternité ne sera pas trop longue pour regretter la perte du temps, si nous en avons abusé. (Réflexions saintes.)

io2. l'homme ne pense point a la mort. Hélas ! à quelque âge, en quelque état que la

1 -Vous en sommes embarassès. «I! semble que le temps soit un ennemi commun contre lequel tous les hommes sont convenus de conjurer : toute leur \ie n'est qu'une alteniion déplorable à s'en défaire; les plus heureux sont ceux qui réussissent le mieux à ne pas sentir le poids de sa durée ; et ce qu'on trouve de plus doux, ou dans les plaisirs frivoles, ou dans les occupations sérieuses, c'est qu'elles abrègent la longueur des jours et des moments, et nous en débarrassent, sans que nous nous apercevions presque qu'ils ont passé. » Massillon, Carême.

2 Avec une entière incertitude, etc. Observation très-juste et très-concluante, tirée de la nature du temps. — Le tour, avec une entière incertitude, etc. est elliptique, c'est-àdire, nous laissant dans une entière incertitude, etc. Cette incertitude, Dieu ne la partage pas lui-mémf-

* Ménager l'éternité, la préparer, nous l'assurer telle que nous devons la désirer

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mort nous prenne ', elle nous surprend, elle nous trouve toujours dans des desseins qui supposent une longue vie. La vie, donnée uniquement pour s'y préparer, se passe entière dans un profond oubli du terme auquel elle doit aboutir. On vit comme si Ton devait toujours vivre. L'on ne songe qu'à se flatter soi-même par toutes sortes de plaisirs, lorsque la mort arrête soudainement le cours de ces folles joies. L'homme sage à ses propres yeux, mais insensé à ceux de Dieu, se donne mille inquiétudes pour amasser des biens dont la mort le va dépouiller. Cet autre, emporté par son ambition, perd tellement de vue sa mort, qu'il court au travers des dangers au-devant de la mort même. Tout devrait nous avertir, et tout nous amuse. Nous voyons, comme dit saint Cyprien2, tomber tout le genre humain en ruine à nos propres yeux. Depuis que nous sommes nés, il s'est fait comme cent mondes nouveaux sur les ruines de celui qui nous a vus naître3. Nos plus proches parents, nos amis les plus chers, tout se précipite dans le tombeau, tout s'abîme dans l'éternité. Nous sommes continuellement nous-mê-

1 Prenne... surprend.... Ce rapprochement montre bien la différence des deux mots : en quelque état qu'elle nous atteigne, elle ne nous trouve jamais prêts à la recevoir.

* Saint Cyprien, l'un des pères de l'Église latine, naquit à Carthage, au commencement du troisième siècle, de parents païens : il se convertit au christianisme et fut élu évêque de Carthage en 248. Il souffrit le martyre sous Valerien, dix ans après.

3 Nous a vus naître. Voyez les mêmes idées beaucoup pius développées, Vanité et néant du monde, page 490, et ia citation d'un passage de Massillon qui les reproduit.

mes entraînés par le torrent dans cet abîme, et nous n'y pensons pas.

La plus vive jeunesse, le plus robuste tempérament, ne sont que des ressources trompeuses *. Elles servent moins à éloigner de nous la mort, qu'à rendre sa surprise plus imprévue et plus funeste. Elle flétrit le soir, dit l'Ecriture, et foule aux pieds les plantes que nous avions vues fleurir le matin. Mais non-seulement quand on est sain, quand on est jeune, on se promet tout; chose bien plus déplorable ! ni la vieillesse, ni l'infirmité ne nous disposent presque point à la mort. Ce malade la porte presque déjà dans son sein, et cependant, dès qu'il a le moindre intervalle, il espère qu'il échappera à la mort,- ou du moins qu'elle le laissera encore languir2 long-temps. Ce vieillard tremblant, accablé sous le poids des années, chagrin de se voir inutile à tout, ramasse des exemples d'heureuses vieillesses3 pour se

1 Des ressources trompeuses. « La jeunesse est-elle un sarant bien sûr contre la mort? Voyez, sans parler ici de ce qui arrive tout les jours au reste des hommes, si, en vous renfermant même dans le petit nombre de vos amis et de vos proches, vous n'en trouverez point à qui la justice de Dieu ait creusé un tombeau des les premières années de leur course ; qui, comme la fleur des champs, aient séché du malin au soir, et ne vous aient laissé que le triste regret de voir éclore une vie qui a été aussitôt éteinte. » Massillon, Avent.

2 Languir... Quel heureux trait! Tel est l'attachement de l'Iiomme à la vie, que le malade désire, non pas même vivret mais languir encore longtemps.

3 Ramasse des exemples d' heureuses vieillesses, etc. L'expression est aussi bien trouvée, que l'idée est vraie. « Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable; ce doute si l'on y parviendra, qui

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flatter : il regarde un âge plus avancé que le sien, (-père d'y parvenir, y parvient effectivement, regarde encore au-delà, jusqu'à ce qu'enfin ses incommodités le lassent de vivre, sans qu'il puisse jamais se résoudre à mourir de bon cœur. Ainsi on s'avance toujours vers la fin de sa vie, sans pouvoir l'envisager de près; et l'unique prétexte île cette conduite si bizarre et si imprudente, est que la pensée de la mort afflige, consterne, e! qu'il faut bien chercher ailleurs de quoi se consoler1.

Quelle apparence, dit-on, de ne goûter aucun plaisir dans une vie d'ailleurs si traversée, que cette pensée affreuse ne vienne troubler par son amertume? Quoi, dit-on, si on y pensait, auraiton le courage de pourvoir à son établissement, à ses affaires, de goûter les douceurs de la société? Cette réflexion seule ne renverserait-elle pas bientôt tout l'ordre du monde ? Si donc on y pense, ce n'est que par hasard, superficiellement, et on se hâte de chercher quelque amusement qui nous dégage de cette réflexion importune.

0 folie ! nous savons que la mort s'avance, et nous nous confions à cette misérable ressource de fermer les yeux pour ne pas voir le coup qu'elle

■devrait, ce semble, borner en-deçà nos espérances, fait que nous les étendons même au-delà de cet âge. » Massillon, Carême. — L'emploi du substantif abstrait, vieillesse, au pluriel, est remarquable.

1 De quoi $e consoler... «Mourir, disparaître à tout ce qui nous environne, entrer dans les abîmes de l'éternité, devenir cadavre, la pâture des vers, l'horreur des hommes, le dépôt hideux d'un tombeau, ce spectacle tout seul soulève les sens, trouble la raison, noircit l'imagination, empoisonne toute la douceur de la vie. » Massillon, Carême.

va nous donner. Nous ne pouvons pas ignorer que plus nous nous attacherons à la vie, plus la fin en sera amère. Nous savons qu'il est de foi * que tous ceux qui ne vivront pas dans la vigilance chrétienne, seront surpris par une ruine prompte et inévitable. Le Fils de Dieu se sert dans l'Evangile des plus sensibles comparaisons pour nous effrayer. En ce point l'expérience et la foi sont d'accord; nous le savons, et rien ne peut guérir notre stupidité. (Sermon pour la fête de l'Assomption.)

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