VANITÉ ET NEANT DU MONDE
C'est en voyant Dieu qu'on voit le néant du inonde, qui s'évanouira dans peu" comme la fumée. Toutes les grandeurs et leur attirail2 s'enfuiront comme un songe ; toute hauteur sera aplanie3, toute puissance sera écrasée, toute tête superbe sera courbée sous le poids de l'éternelle majesté de Di.eu. Dans ce jour où il jugera les hommes, d'un seul regard il effacera tout ce qui brille dans la nuit présente4, comme le soleil en se levant efface toutes les étoiles. On ne verra que Dieu partout, tant il sera grand ; on cherchera en vain, on ne trouvera plus que lui, tant il remplira tout. Que sont-ils devenus, dira-t-on, ces objets
i II est de foi, c'est un article de foi, une vérité que nous devons croire.
-Attirail, «ynonyrae un peu trivial d'appareil.
3 Sera aplanie. Expression de l'Evangile.
4 Dans la nuit présente. Dans cette vie, qui n'est qu'une nuit en comparaison du grand jour de l'éternité, et dans laquelle tout ce qui brille du plus vif éclat le cède autant à la çplendeur divine, que les étoiles sont éclipsées par le soleil.
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qui avaient enchanté notre cœur? qu'en resto-t-il? où étaient leurs places? Hélas ! il ne reste pas même les marques du lieu où ils ont été ! Ils ont passé comme une ombre que le soleil dissipe; à peine est-il vrai de dire * qu'ils ont été : tant il est vrai de dire qu'ils n'ont fait que paraître, et qu'ils ne sont plus.
Mais quand le monde ne devrait point finir, il vous laissera, quoi que vous fassiez: un peu plus tôt ou un peu plus tard; qu'importe? Encore un petit nombre d'années qui s'écouleront rapidement comme l'eau, qui disparaîtront comme un songe, la jeunesse sera passée, ie monde se tournera d'un autre côté ; il méprisera avec dégoût ceux qui n'auront pas su dans le temps le mé-
f iriser lui-même. Ce temps s'approche, il vient, e voilà, hâtons-nous de le prévenir. Aimons l'éternelle beauté qui ne vieillit point et qui empêche de vieillir ceux qui n'aiment qu'elle; méprisons ce monde qui tombe déjà en ruines de toutes Barts. Ne voyons-nous pas que depuis tant d'années, les personnes qui étaient dans les même? îlaces, surprises par la mort, sont tombées dans /abîme dévorant de l'éternité? Il s'est élevé comme un monde nouveau sur celui qui nous a vus naître. Si peu qu'on vive, il faut chercher d'autres amis, après avoir perdu les anciens; ce n'est plus la même famille où l'on a été élevé, d'autres parents inconnus viennent prendre la place; on voit même disparaître une Cour entière, d'autres sont à la place de ceux qu'on admirait; ils viennent éblouir
1 A peine est-il vrai de dire, etc. Cette répétition asseï remarquable insiste avec plus de force sur l'idée.
à leur tour. Que sont devenus tous ces grands acteurs qui remplissaient la scène il y a trente ans? Mais sans remonter si haut, combien y en a-t-il de morts depuis sept ou huit ans1? Bientôt nous les suivrons. Est-ce donc ce monde auquel on est si attaché? on n'y fait que passer, on en va sortir : il est lui-même la misère, la vanité, la folie; il n'est qu'un fantôme, une figure qui passe, comme dit saint Paul.
0 monde si fragile et insensé ! est-ce à toi à t'en faire accroire2? Avec quelle audace espères-tu
1 Depuis sept ou huit ans. « Rappelez seulement les victoires, les prises de places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne ; vous y touchez, encore; vous en avez été la plupart, non-seulement spectateurs, mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux; mais pour vous, ce n'est plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efface même de votre souvenir. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue: de nouveaux personnages ont monté sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs.... Un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçu, sur les débris du premier : tout passe avec vous et comme vous : une rapidité que rien n'arrête entraîne tout dans les abîmes de l'éternité : nos ancêtres nous frayèrent hier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après
nous Dieu seul demeure toujours le même : le torrent
des siècles qui entraîne tous les nommes, coule devant ses yeux ; et il voit avec indignation de faibles mortels, emportes par ce cours rapide, l'insulter en passant, vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber au sortir de là entre les mains de sa colère et de sa vengeance. » Mas sillon, Carême.
2 T'en faire accroire. Expression familière qui rend bien le mépris du moraliste pour le monde.
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nous imposer, toi, vaine et creuse1 ligure qui passes et qui vas disparaître? Tu n'es qu'un songe, et tu veux qu'on te croie ! On sent, même en te possédant, que tu n'es rien de vrai qui remplisse le cœur. N'as-tu point de honte de donner des noms magnifiques aux misères éclatantes par lesquelles tu éblouis ceux qui s'attachent à toi? Dans le moment où tu t'offres à nous avec un visage riant, tu nous causes mille douleurs. Dans le moment tu vas disparaître, et tu oses nous promettre de nous rendre heureux! Heureux seulement celui qui voit son néant à la lumière de Jésus-Christ ? (Instructions et avis).
i54. UTILITÉ DES ARTS CHEZ LES GRECS.
Les anciens Grecs ne séparaient jamais l'utile de l'agréable. Eux qui avaient poussé la musique et la poésie, jointes ensemble, à une si haute perfection, ils voulaient qu'elles servissent à élever les courages, à inspirer les grands sentiments. C'était par la musique et par la poésie qu'ils se préparaient aux combats*2; ils allaient à la guerre avec des musiciens et des instruments. De là encore les trompettes et les tambours, qui les jetaient dans un enthousiasme et dans une espèce de fureur qu'ils appelaient divine. C'était par la
* Creuse, sans consistance, sans solidité.
2 Aux combats. Dans la deuxième guerre de Messénie, les Lacédémoniens demandèrent du secours aux Athéniens : ceux-ci leur envojèrent par dérision le poêle Tjrtée qui était borgne et boiteux; mais ce poëte par ses chanis belliqueux anima les Spartiates d'une ardeur telle qu'ils furr nt vainqueurs. (An 671 avant J.-C.)
musique et par la cadence des vers qu'ils adoucissaient Les peuples féroces 1 . C'était par cette harmonie qu'ils faisaient entrer, avec le plaisir, la sagesse dans le fond du cœur des enfants : on leur faisait chanter les vers d'Homère, pour leur inspirer agréablement le mépris de la mort, des richesses, et des plaisirs qui amollissent l'âme, l'amour de la gloire, de la liberté et de la patrie. Leurs danses mêmes avaient un but sérieux à leur mode, et il est certain qu'ils ne dansaient pas pour le seul plaisir*. Nous voyons, par l'exemple de David3, que les peuples orientaux regardaient la danse comme un art sérieux, semblable à la musique et à la poésie. Mille instructions étaient mêlées dans leurs fables et dans leurs poëmes : ainsi la philosophie la plus grave* et la plus austère ne se montrait qu'avec un visage riant. Cela parait encore par les danses mystérieuses des prêtres*, que les païens avaient mêlées dans leurs
1 Les peuples féroces. Sans remonter aux exemples d'Orphée et d'Ainphion, Barthélémy {Voyage du Jeune Anachavsis, c. 27) explique quelle fut l'influence de ces arls chez les Grecs et en particulier chez les Arcadiens.
2 Pour le seul plaisir. « Les Thessaliens ont tant, de goût et d'estime pour l'exercice de la danse, qu'ils appliquent les termes de cet art aux usages les plus nobles. En certains endroits les généraux ou les magistrats se nomment les chefs de la danse. » Barthélémy, Voyage du Jeune Anacharsis, c. x\x\.
3 David, qui dansa devant l'arche sainte. Les Rois, 1. n,
c VI.
•* Danses mystérieuses des prêtres. La danse était une partie essentielle des cérémonies religieuses. Chez lés Grecs, les Curetés et les Corybantes, prêtres de Cybèle, et chez les Romains, les Saliens, ainsi nommés à saliendo, sauter, prêtres de Mars, dansaient tout armés au son d^s tambour» et des flûtes.
cérémonies pour les fêtes des dieux. Tous ces arts qui consistent ou dans les sons mélodieux, ou dans les mouvements du corps, ou dans les paroles, en un mot la musique, la danse, l'éloquence, la poésie, ne furent inventés que pour exprimer les passions, et pour les inspirer en les exprimant. Par là on voulut imprimer de grands sentiments dans Pâme des hommes, et leur faire des peintures vives et touchantes de la beauté de la vertu et de la difformité du vice : ainsi tous ces arts, sous l'apparence du plaisir, entraient dans les desseins les plus sérieux des anciens pour la morale et pour la religion. La chasse même1 était l'apprentissage pour la guerre. Tous les plaisirs les plus touchants renfermaient quelque leçon de vertu. De cette source vinrent dans la Grèce tant de vertus héroïques admirées de tous les siècles. Cette première instruction fut altéréb, il est vrai, et elle avait en elle-même d'extrêmes défauts. Son défaut essentiel était d'être fondée sur une religion fausse et pernicieuse. En cela les Grecs se trompaient, comme tous les sages du monde plongés alors dans l'idolâtrie ; mais s'ils se trompaient pour le fond de la religion et pour le choix des maximes, ils ne se trompaient pas pour la manière d'inspirer la religion et la vertu; tout y était sensible, agréable, propre à faire une vive impression. (Dialogues sur l'Eloquence-).
1 La chasse même. Xénophon a fait un traité sur la chasse, (intitulé le nxmr/eruôç,) où il attribue à cet exercice une origine divine, et où il ie recommande aux jeunes gens comme l'école des bons soldats.
2 N. B. Pour les morceaux extraits des Dialogues sur l'éloquence et de la Lettre sur tes Occupations de l'Académie