‹ Morceaux choisisChapitre 153 sur 164 · DEMOSTHENE ET CICERON · texte numérisé non relu

DEMOSTHENE ET CICERON

Je ne crains pas de dire que Démosthène me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais : il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole1 ; il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire; il a je ne sais combien de sortes d'esprit; il est même court et véhément, toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina2, contre Verres, contre Antoine Mais on remarque quelque parure dans son discours : l'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas et ne se laisse pas oublier. Démosthène paraît sortir de soi, et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau, il le fait sans y penser ; il est au-dessus de l'admiration. 11 se sert de la parole, comme un homme

1 II fait honneur à la parole. Charmante expression que nous avons déjà rencontrée, voy. Règle de conduite pour un jeune prince, page 429, note 1.

* Catilina, jeune homme d'une famille illustre, qui trama la ruine de la république et l'incendie de Home. Il fut démasqué par Cicéron. Verres, proconsul romain, fameux par ses concussions et ses rapines en Asie et surtout en Sicile. Ce fut encore l'éloquence de Cicéron qui mit ses crimes au grand jour. Ce parallèle est un des morceaux de critique et un des modèles de style les plus parfaits, par la justesse de l'appréciation, la délicatesse et la force des expressions

modeste de son habit, pour se couvrir. 11 tonne, il foudroie : c'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi; on pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles. On le perd de vue, on n'est occupé que de Philippe, qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron, que de la rapide simplicité de Démosthène. (Lettre sur les Occupations de l'Académie française.)

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