ÉLOQUENCE DE l'ÉCRIÏURE-SAINTE
Pour la sentir, rien n'est plus utile que d'avoir le goût de la simplicité antique ; surtout lalecture des anciens Grecs sert beaucoup à y réussir. Je dis des anciens, car les Grecs que les Romains
1 Ce dialogue reproduit les jugements déjà énoncés sur chacun des deux orateurs en particulier, et sur tous deux comparativement; mais il y a de plus la vivacité que donne la contradiction.
méprisaient tant avec raison, et qu'ils appelaient Grœculi, avaient entièrement dégénéré. Comme je vous le disais hier, il faut connaître Homère, Platon, Xénophon ■ et les autres poètes des anciens temps. Après cela l'Écriture ne vous surprendra plus ; ce sont presque les mêmes coutumes, les mêmes narrations, les mêmes images des grandes choses, les mêmes mouvements. La différence qui existe entre eux est tout entière à l'honneur de l'Écriture. Elle les surpasse tous infiniment en naïveté, en vivacité, en grandeur. Jamais Homère même n'a approché de la sublimité de Moïse2 dans ses cantiques, particulièrement le dernier8, que tous les enfants des îsraélites devaient apprendre par cœur. Jamais nulle -ode grecque ou latine n'a pu atteindre à la hauteur des Psaumes. Par exemple, celui qui commence ainsi : Le Dieu des dieux, le Seigneur a parlé, et il a appelé la terre*, surpasse toute imagination humaine. Jamais Homère, ni aucun autre poète, n'a égalé Isaïe5 peignant la majesté de Dieu, aux yeux du-
1 Xénophon, disciple de Socrate, fut philosophe, historien et général : il fut l'auteur et le narrateur de la fameuse retraite des dix mille Grecs à travers l'Asie.
2 Moïse. Voyez l'Existence de Dieu prouvée, etc. Voyei page 210, note S.
3 Le dernier. « Moïse a fait deux cantiques ; le premier nous met devant les yeux le passage triomphant de la mer Rouge, et les ennemis du peuple de Dieu, les uns déjà noyés, et les autres à demi vaincus par la terreur. Par le second Moïse confond l'ingratitude du peuple en célébrant les bontée et les merveilles de Dieu. » Bûssuet, Disc, sur l'histoirt universelle, deuxième partie, chap. ni, édition classique annotée par M. de la Chapelle
* Appelé la terre. Psaume XLIX.
6 haïe, le premier des quatre grands prophètes, fut mis i
oc. FEAELON. 527
quel les royaumes ne sont qu un grain de poussière, l'univers qu'une tente qu'on dresse aujourd'hui et qu'on enlèvera demain. Tantôt ce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d'une églogue1, dans les riantes figures qu'il fait de la paix; tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-dessous de lui. Mais qu'y a-t-il, dans l'antiquité profane, de comparable au tendre Jérémie*, déplorant les maux de son peuple, ou à Nahum 3, voyant de loin en esprit tomber la superbe Ninive sous les efforts d'une armée innombrable? On croit voir cette armée, on croit entendre le bruit des armes et des chariots : tout est dépeint d'une manière vive, qui saisit l'imagination. Il laisse Homère loin derrière lui. Lisez encore Daniel* dénonçant à Ballhazar la vengeance de Dieu, toute prête à fondre sur lui, et cherchez dans les plus sublimes originaux de l'antiquité quelque chose qu'on puisse comparer à ces endroits-là. Au reste, tout se soutient dans l'Ecriture; tout y garde le caractère qu'il doit avoir : l'histoire, le détail des lois, les descriptions, les
mort à l'âge de 150 ans, l'an 694 avant J.-C. par le fils d'Ézéchias.
1 D'une églogue. On donne ce nom à de petits poëmes sur la campagne et ses travaux. Les plus célèbres sont celleg de Théocrite chez les Grecs et de Virgile chez les Latins.
2 Jérèmie, l'un des quatre grands prophètes, prédit la ruine de Jérusalem et la captivité de Babylone.
3 iYa/ium, l'un des petits prophètes , prédit la deuxième ruine de Ninive, capitale du royaume d'Assyrie.
4 Daniel, l'un des quatre grands prophètes, emmené captif à Babylone après la prise de Jérusalem (606 ans avant J.-C.), il prophétisa la venue du Messie après 70 semaines, composées chacune dp sept années.
endroits véhéments, les mystères, les discours de morale. Enfin, il y a autant de différence entre les poètes profanes et les prophètes, qu'il y en a entre le véritable enthousiasme et le faux. Les uns, véritablement inspirés, expriment sensiblement quelque chose de divin. Les autres, s'efforçant de s'élever au-desssus d'eux-mêmes, laissent toujours voir en eux la faiblesse humaine. (Dialogues sur l'Eloquence.)