HORACE ET VIRGILE
Caractères de ces dera* poètes.
Virg. — Que nous sommes tranquilles et heureux sur ces gazons toujours fleuris, au bord de cette onde si pure, auprès de ce bois odoriférant!
1 Le goût bon sur la gloire. Expression qai a vieilli: on dirait il était bon appréciateur de la gloire. La première locution est plus nette et préférable.
* Horace et Virgile, les prisées des poêles latins ; contemporains et amis de l'Empereur Auguste. Ce dialogue énumèrt •t Juge leurs ouvrages.
Hor. — Si vous n'y prenez garde, vous allei faire une églogue l. Les ombres n'en doivent point faire. Voyez Homère, Hésiode, Théocrite : couronnés de laurier, ils entendent chanter leurs vers ; mais ils n'en font plus.
Virg. — J'apprends avec joie que les vôtres sont encore après tant de siècles les délices des gens de lettres. Vous ne vous trompiez pas quand vous disiez dans vos Odes, d'un ton si assuré : Je ne mourrai pas tout entier3.
Hor. — Mes ouvrages ont résisté au temps, il est vrai ; mais il faut vous aimer autant que je le
1 Une églogue. Voyez Éloquence de l'Écriture sainte, p. 527, n. I. Hésiode, célèbre poëte grec que l'on croit contemporain d'Homère. Ses poëmes traitent de la campagne et de l'agriculture; ils sont remarquables par une élégante simplicité. — Théocrite, poëte grec de Syracuse, florissait au troisième siècle avant J.-C. CVst le modèle des poètes bucoliques.
* Je nt mourrai pas tout entier :
Si quid v.icui sub umhrâ
Lusimus tecum, quod et hune in annum
Vivat, et plurcs
Liv. i, ode xxvu.
Non ego. . . .
obibo,
Nec stygiâ cohibebor undà.
. . . . . Sepulchri Mine supervacuo» honores.
Liv. n ode xvu.
Exegi monumentum aère perennius, Regalique situ pyramhium allius; Quod non imher edax, non Aquilo impotent Posait diruere, aut innumerabilU Annorum séries, et fuga temporam.
Non omnis moriar, multaque pars mei Vitabit Li humain : usqae ego postera (Jrescara laude recens.
Liv. m, od« nrv.
fais pour n'être point jaloux de votre gloire. On vous place d'abord * après Homère,
Virg. — Nos muses ne doivent point être jalouses l'une de l'autre ; leurs genres sont si différents ! Ce que vous avez de merveilleux, c'est la variété. Vos Odes sont tendres, gracieuses, souvent véhémentes, rapides, sublimes. Vos Satires sont simples, naïves, courtes, pleines de sel; on y trouve une profonde connaissance de l'homme, une philosophie très-sérieuse, avec un tour plaisant qui redresse les mœurs des hommes, et qui les instruit en se jouant. Votre Art Poétique montre que vous aviez toute l'étendue des connaissances acquises, et toute la force de .génie nécessaire pour exécuter les plus grands ouvrages, soit pour le poëme épique, soit pour la tragédie.
Hor. — C'est bien à vous à parler de variété, vous qui avez mis dans vos Églogues la tendresse naïve de Théocrite ! Vos Géorgiques sont pleines des peintures les plus riantes ; vous embellissez et vous passionnez toute la nature.. Enfin, dans votre Enéide, le bel ordre, la magnificence, la force et la sublimité d'Homère éclatent partout.
Virg. — Mais je n'ai fait que le suivre pas à pas.
Hor. — Vous n'avez point suivi Homère quand vous avez traité les amours de Didon. Ce quatrième livre est tout original. On ne peut pas même vous ôter la louange d'avoir fait la descente d'Enée2 aux enfers plus belle que n'est l'évocation des âmes qui est dans l'Odyssée.
1 D'abord, au premier rang.
* La descente d'Enée. Voyei le •• livre de l'Enéide, que
Virg. — Mes derniers livres sont négligés. Je ne prétendais pas les laisser si imparfaite. Vous savez que je voulus les brûler1.
Hor. — Quel dommage si vous l'eussiez fait! C'était une délicatesse excessive: on voit bien que l'auteur des Géorgiques aurait pu finir l'Enéide avec le même soin. Je regarde moins cette dernière exactitude que l'essor du génie, la conduite de tout l'ouvrage, la force et la hardiesse des peintures. A vous parler ingénument, si quelque chose vous empêche d'égaler Homère, c'est d'être plus poli, plus châtié, plus fini, mais moins simple, moins fort, moins sublime : car d'un seul trait il met la nature toute nue devant les yeux.
Virg. — J'avoue que j'ai dérobé quelque chose1 à la simple nature, pour m'accommoder au goût d'un peuple magnifique et délicat sur toutes les choses qui ont rapport à la politesse. Homère semble avoir oublié le lecteur pour ne songer qu'à peindre en tout la vraie nature. En cela je lui cède.
Hor. — Vous êtes toujours ce modeste Virgile, qui eut tant de peine à se produire à la cour
l'on peut comparer, non-seulement à l'Odyssée, mais encore au treizième livre du Télémaque.
1 Les brûler. Cette volonté ne fut pas exécutée,
Jusserat haec rapidis aholen carmina flimmis Vir^ilius, Phryfjium qux cecinere dueem , Tucca vetat, Vanu&que simul, tu, maxime Caesar.
Non sinis, et Latix consul is historix. Infelix geraino cecidit propè Pergamus igni, Et penè est alio Troja cremata rogo.
La goût de Virgile n'eût pas été satisfait du jeu de mots qut termine eei vers de Sulpitius.
* Dérobé queiqu* chose, ôté, altéré.
d'Auguste. Je vous ai dit librement ce que je pense sur vos ouvrages ; dites-moi de même les défauts des miens. Quoi donc! me croyez-vous incapable de les reconnaître?
Virg. — H y a, ce me semble, quelques endroits de vos Odes qui pourraient être retranchés sans rien ôter au sujet, et qui n'entrent point dans votre dessein. Je n'ignore pas le transport* que l'ode doit avoir; mais il y a des choses écartées qu'un beau transport ne va point chercher. Il y a aussi quelques endroits passionnés el merveilleux, où vous remarquerez peut-être quelque chose qui manque, ou pour l'harmonie, ou pour la simplicité de la passion. Jamais homme n'a donné un tour plus heureux que vous'à la parole, pour lui faire signifier un beau sens avec brièveté et délicatesse; les mots deviennent toutnouveaux'
t Transport, enthousiasme qui accorde à la poésie lyrique plus de liberté que n'en ont les autres compositions. Voyez La Poésie, page 548, note 1.
* Les mots deviennent tout nouveaux. Horace avait luimême enseigné ce secret qu'il pratiquait si bien : Dixeris egregie, notutn si callida verbum
Reddiderit junctura novum
Art poétique, v.
Pétrone caractérise merveilleusement en deux mots le talent d'Horace : « Horatii curiosa félicitas. » Peut-être ce mol rurwsa ressemble-t-il un peu au reproche de Féndon u des choses un peu trop tournées » ; mais félicitas le corrige, et il n'y a plus qu'un éloge. Ce dialogue plein d'une sage critique, en même temps que d'aménité et de politesse, ferait un contraste heureux avec la plate flatterie et l'aigreur pleine de fiel dont Molière a empreint tour-à-tour les dialogues des pédants Trissotin et Vadius (les Femmes savantes, «cte m , scène v). On trouve ici le modèle de la discussios dont il donne le précepte lui-même : « Evitons l'esprit àdispute ; examinons cette matière paisiblement en gens qui
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par r usage que vous en faites. Mais tout n'est pas également coulant; il y a des choses que je croirais un peu trop tournées.
Hor. — Pour l'harmonie, je ne m'étonne pa« que vous soyez si difficile. Rien n'est si doux et si nombreux1 que vos vers ; leur cadence seule attendrit et fait couler les larmes des yeux.
Virg. — L'ode demande une autre harmonie toute différente, que vous avez trouvée presque toujours, et qui est plus variée que la mienne.
Hor. — Enfin je n'ai fait que de petits ouvrages. J'ai blâmé ce qui est mal ; j'ai montré les règles de ce qui est bien : mais je n'ai rien exécuté de grand comme votre poème héroïque.
Virg. — En vérité, mon cher Horace, il y a déjà longtemps que nous nous donnons des louanges; pour d'honnêtes gens, j'en ai honte. Finissons. (Dialogues des Morts^
ne craignent que l'erreur, et mettons tout i honneur à no u dédire dés que nous apercevrons que nous sommes trompé». » ( 1er Dialogue sur l'Eloquence.) Les critiques de tous les temps doivent avoir ce précepte présent à l'esprit.
1 Nombreux signifie Ici harmonieux, qui flatte l'oreille par l'heureux choix des mots.