‹ Morceaux choisisChapitre 163 sur 164 · ACHILLE ET HOMERE · texte numérisé non relu

ACHILLE ET HOMERE

Les poêles immortalisent les héros.

Achille. — Je suis ravi, grand poète, d'avoir

Ducere quo vellet. Fuit Iisec sapientia quondam, etc.

Sic honor et nomen divinis vatibus atque

Carminibtts venir. I'ost hos insignis Homerus,

Tvrtneusque mares animos in Martia bella

Versibus exacuit.

Art poétique, v. 3Si, eît.

1 Transporter. C'est la troisième fois que Fénelon emploie le mot transport, transporter dans ce passage : aujourd'hui on y joint d'ordinaire un modificatii, comme dans le deuxième exemple, le transport des passions. C'est le mo*. »atin efferr».

DE FENELON. 549

servi à f immortaliser. Ma querelle contie Agamemnon, ma douleur de la mort de Patrocle, mes combats contre les Tïoyens, la victoire que je remportai sur Hector, t'ont donné le plus beau sujet de poëme qu'on ait jamais vu.

Hom. — J'avoue que le sujet est beau ; mais j'en aurais bien pu trouver d'autres. Une preuve qu'il y en a d'autres, c'est que j'en ai trouvé effectivement. Les aventures du sage et patient Ulysse valent bien la colère de l'impétueux Achille.

Ach. — Quoi! comparer le rusé et trompeur Ulysse au fils de Thétis, plus terrible que Mars! Va, poëte ingrat, tu sentiras1...

Hom. — Tu as oublié que les ombres ne doivent point se mettre en colère. Une colère d'ombre n'est guère à craindre. Tu n'as plus d'autres armes à employer que de bonnes raisons.

Ach. — Pourquoi aussi viens-tu me désavouer que tu me dois2 la gloire de ton plus beau poëme? L'autre n'est qu'un amas de contes de vieilles; tout y languit ; tout sent son vieillard 3 dontla vivacité est éteinte, et qui ne sait point linir*.

1 Tu sentiras. Nous avons déjà vu des exemples de cette figure de rhétorique appelée la réticence.

2 Me désavouer que lu vie dois. Construction peu ordinaire : on ne place habituellement qu'un substantif après c« verbe, et non une proposition.

3 Sent son vieillard. Locution familière qu'admet fort bien le dialogue.

La ballade à mon sens est une chose fade :

Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.

Molière, Les Femmes savantes, act** m, se. 5. * Qui ne sait point finir.

Qui ne sait se borner, no «ut jamais écrire.

Boileau, Artpoét.. ch. I.

Hom. — Tu ressembles à bien des gens qui, faute de connaître les divers genres d'écrire , croient qu'un auteur ne se soutient pas quand il passe d'un genre vif et rapide à un autre plus doux et plus modéré. Ils devraient savoir que la perfection est d'observer toujours les divers caractères, de varier son style suivant les sujets, de s'élever ou de s'abaisser à propos, et de donner, par ce contraste, des caractères plus marqués et plus agréables. Il faut sonner de la trompette, toucher la lyre, et jouer même de la flûte champêtre l. Je crois que tu voudrais que je peignisse Calypso avec ses nymphes dans sa grotte, ou Nausicaa sur le rivage de la mer, comme les héros et les dieux mêmes combattant aux portes de Troie. Parle de guerre, c'est ton fait, et ne te mêle jamais de décider sur la poésie en ma présence.

Ach. — Oh! que tu es fier, bonhomme aveugle ! tu te prévaux de ma mort.

Hom. — Je me prévaux aussi de la mienne. Tu n'es plus que l'ombre d'Achille, et moi je ne suis que l'ombre d'Homère.

Ach. — Ah! que ne puis-je faire sentir mon ancienne force à cette ombre ingrate !

Hom. — Puisque tu me presses tant sur l'ingratitude, je veux enfin te détromper. Tu ne m'as fourni qu'un sujet que je pouvais trouver ailleurs: mais moi je t'ai donné une gloire qu'un autre n'eût pu te donner, et qui ne s'effacera jamais.

i Sonner de la trompette, toucher de la lyre, et jouer même de la flûte champêtre. Ceci est la répétition en termes figurés de ce qui vient d'être dit dans le langage simple. Cp procédé rend l'idée plus sensible.

DE FENELOfS. 551

Ach. — Comment! tu t'imagines que sans tes vers le grand Achille ne serait pas admiré de toutes les nations et de tous les siècles?

Hon. — Plaisante vanité, pour avoir répandu plus de sang qu'un autre au siège d'une ville qui n'a été prise qu'après ta mort! Hé, combien y at-il de héros qui ont vaincu de grands peuples et conquis de grands royaumes ! Cependant ils sont dans les ténèbres de l'oubli ; on ne sait pas même leurs noms. Les Muses seules peuvent immortaliser les grandes actions. Un roi qui aime la gloire la doit chercher dans ces deux choses : premièrement il faut la mériter par la vertu, ensuite se faire aimer par les nourrissons des Muses', qv' peuvent les chanter à toute la postérité.

Ach. — Mais il ne dépend pas toujours des princes d'avoir de grands poètes : c'est par hasard que tu as conçu, longtemps après ma mort, le dessein de faire ton Iliade.

Hom. — Il est vrai ; mais quand un prince aime les lettres, il se forme pendant son règne beaucoup de poètes. Ses récompenses et son estime excitent entre eux une noble émulation ; le goût se perfectionne. 11 n'a qu'à aimer et qu'à favoriser les Muses, elles feront bientôt paraître des hommes inspirés pour louer tout ce qu'il y a de louable en lui. Quand un prince manque d'un Homère c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir un : son défaut de goût attire l'ignorance, la grossièreté et la barbarie. La barbarie déshonore toute une nation, et ôte toute espérance de gloire durable au prince

1 Les nourrissons des Mutes. C'est le nom qu'on donne ■ai portes.

de'

i règne. Ne sais-tu pas qu'Alexandre, qui est epuis peu descendu ici-bas, pleurait de n'avoir point un poète qui fît pour lui ce que j'ai fait pour toi? c'est qu'il avait le goût bon sur la gloire1. Pour toi, tu me dois tout, et tu n'as point de honte de me traiter d'ingrat! 11 n'est plus temps de s'emporter : ta colère devant Troie était bonne à me fournir le sujet d'un poëme ; mais je ne puis chanter les emportements que tu aurais ici, et ils ne te feraient point d'honneur. Souviens-toi seulement que la Parque t'ayant ôté tous les autres avantages, il ne te reste plus que le grand nom que tu tiens de mes vers. Adieu. Quand tu seras de plus belle humeur, je viendrai te chanter dans ce bocage certains endroits de l'Iliade; par exemple, la défaite des Grecs en ton absence, la consternation des Troyens dès qu'on te vit paraître pour venger Patrocle, les dieux mêmes étonnés de te voir comme Jupiter foudroyant. Après cela, dis, si tu l'oses, qu'Achille ne doit point sa gloire à Homère. (Dialogues des Morts).

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