G. DESCENTE AUX ENFERS
Telémaque entreprit de descendre aux enfers -par un lieu célèbre qui n'était pas éloigné du camp : on l'appelait Achèrontia 2, à cause 3 qu'il y avait en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle on descendait sur les rives de Y Achéron *, par lequel
1 L'âge d'or. Les anciens partageaient l'existence du monde en quatre âges successivement moins purs l'un que i'autre; l'âge d'or, l'âge d'argent, l'âge d'airain, et l'âse de fer (Ovide Métamorphoses); i'âge d'or était le règne de Saturne, siècle fortune, où la terre produisait toutes sortes de biens sans être cultivée, et où tous les hommes vivaient en commun dans une parfaite union. — Cette description est imitée de celle qu'Homère fait au X.VHI» chant de l'Iliade, des armes fabriquées par Vulcain pour Achille, sur la demande de Thélis, sa mère. Virgile s'est inspiré de la même Mée, au VIIIe chant de l'Enéide, pour décrire les armes et particulièrement le bouclier d'Enée, ouvrage du même dieu, et données par Vénus à son fils. Les tableaux des arme-. d'Achille sont ceux de la civilisation naissante. Le bouclier d'Enée représente les principaux traits de l'histoire de Rome, et surtout, par une Patterie délicate, la bataille d'Actium et le triomphe d'Auguste.
2 Achèrontia était une ville de la Pouille, située sur une montagne, à l'extrémité de l'Italie méridionale.
A A cause que. Locution qui a vieilli... pareeque.
fc L' Achéron. La fable en faisait un fleuve des enfers. Ce
DE FÊNELON. 17
.es Dieux même * craignent de jurer2. La ville était sur un rocher, posée comme un nid 3 sur le haut d'un arbre : au pied de ce rocher on trouvait la caverne, de laquelje les timides 4 mortels n'osaient approcher; les bergers avaient soin d'en détourner leurs troupeaux. La vapeur soufrée du marais stygien5, qui s'exhalait sans cesse par cette ouverture, empestait l'air. Tout autour il ne croissait ni herbe ni fleurs; on n'y sentait jamais les doux zéphyrs ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de l'automne 6: La terre, aride, y languissait; on y voyait seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes 7. Au loin môme, tout à l'entour, Cérès refusait 8 aux laboureurs ses moissons dorées.
nom est commun à deux fleuves, l'un enEpire, l'autre dans "Italie méridionale; un bras du Nil, au S. de Memphis, le portait aussi. De même on dislingue trois marais Achérontiens, l'un en Epire, l'autre en Egypte, et le troisième, aujourd'hui nommé le Lac Fusaro, dans la Campanie, prés de Baies, entre Misène et Cumes,
1 Les dieux même. Voy. n° 1, Y Olympe, page 2, note 2
Di cujus jurare timent et fallere numen.
Vir.r,., Enéide, 1. VI, v. 824.
1 Craignent de jurer. C'est le Styx dont le nom était pour les dieux un serment irrévocable ; on conçoit que Fénelon étende ce privilège à l'Acliéron.
3 Posée comme un nid. Comparaison très-pilloresque. k Timides. Epiihéte de circonstance, indique ici un élat passager et non habituel, il est synonyme d'effrayé.
5 Marais slyyien. Le Styx lui-même, fleuve des enfers, dont les eaux, selon les uns étaient glacées, selon les autres vénéneuses; son nom vient de ffru/ew haïr.
6 On n'y sentait, etc. Sentir s'applique mieux au premier régime les doux zéphyrs, qu'aux autres les grâces naissantes du printemps, les riches dons de l'automne.
7 Funestes, parce que le cyprès est consacré aux morts. Fîmes tus à funere.
8 Cérès refusait, etc. Allégorie, ou métaphore continuée :
18 MOP.CEAUX CHOISIS
Bacchus semblait en vain y promettre ses doux fruit? : les grappes de raisin se desséchaient au lieu de mûrir. Les Naïades l, tristes, ne faisaient point couler une onde pure; leurs flots étaient toujours amers et troubles. Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hérissée de ronces et d'épines, et n'y trouvaient aucun bocage pour se retirer : ils allaient chanter leur amours sous un ciel plus doux. Là on n'entendait que le croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux : l'herbe même y était amère, et les troupeaux qui la paissaient ne sentaient point la douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyait la génisse, et le berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flûte.
De cette caverne sortait de temps en temps une fumée noire et épaisse, qui faisait une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoublaient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinités infernales: mais souvent les hommes, à la fleur de leur âge, et dès leur plus tendre jeunesse, étaient les seules victimes que ces divinités cruelles prenaient plaisir à immoler par une funeste contagion 2.
C'est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre demeure de Pluton 3. Mi-
c'est-à-dire qu'il n'y croissait pas de moissons, que le raisin n'y mûrissait pas, que l'eau des ruisseaux était amére et troublée. Voir un tableau complet de la religion mythologique des anciens, dans l'introduction au Voyage dujeune Anacharsis en Grèce.
1 les Xaïades, Nymphes des fontaines et des rivières.
2 Toute cette fiction repose sur l'insalubrité du lieu dont les exhalaisons pestilentielles étaient mortelles.
3 Pluton, fils de Saturne et de Rhée, frère de Jupiter, e» toi des enfers.
DE FEXEL03 19
nerve l, qui veillait sans cesse sur lui, et qui le couvrait de son égide 2, lui avait rendu Pluton favorable. Jupiter même, à la prière de Minerve, avait ordonné à Mercure 3, qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à Caron 4 un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres qu'il laissât entrer le fils d'Ulysse dans son empire.
Télémaque se dérobe5 du camp pendant la nuit ; il marche à la clarté de la lune, et il invoque cette puissante divinité, qui, étant dans le ciel le plus brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la redoutable Hécate 6. Cette divinité écouta favorablement ses vœux, parce que son cœur était pur, et qu'il était conduit par Ta-
1 Minerve. Xoy. n° 5, Les armes de Télémaque, p. 11, note 5.
2 Egide, bouclier donné à ï'allas par Jupiter : il était recouvert de la peau de la chèvre Amnlthée, nourrice de ce dieu, et portait au milieu la tête de Méduse, l'une des trois gorgones, dont l'aspect changeait en pierre celui qui la regardait.
3 Mercure, fils de Jupiter et de la nymphe Maïa, dieu de l'éloquence, du commerce et même des voleurs ; il était aussi le messager des dieux : nous voyons ici l'une de ses fonctions.
* Caron, fils de l'Erèbe et de la Nuit, nocher des enfers. 1! transportait les morts audeià du Slyx et de l'Achéron , mais il n'admettait que ceux qui avaient reçu la sépulture, l'ne obole placée dans leur bouche était le prix du passage.
5 Se dérobe, sort à la dérobée. On dit se dérober d'un lieu, se dérober à une chose, etc.
6 Voce vocans Flecaten, cœloque Ereboque potentem. ViRG.,E«K'i<fe, v^ iiv., v. 247.
Diane, fille de Jupiter et de Latone, et sœur d'Apollon; sui la terre, déesse de la chasse et de la chasteté; au ciel déesse de la nuit, sous le nom de Phébé ou la Lune; auj enfers, sous celui d'Hécate, déesse des sortilèges ei des expiations.
mour pieux qu'un fils doit à son père *. A peint fut-il auprès de l'entrée de la caverne, qu'il entendit l'empire souterrain mugir. La terre tremblait sous ses pas 2; le ciel s'arma d'éclairs et de feux qui semblaient tomber sur la terre...
Aussitôt la fumée épaisse qui rendait l'entrée de la caverne funeste à tous les animaux dès qu'ils en approchaient, se dissipa ; l'odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps... Le fils d'Ulysse, l'épée à la main, s'enfonce3 dans ces ténèbres horribles. Bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la nuit sur la terre : il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui; il les écarte avec son épée * : ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux, dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer5. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable 6 de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain à l'impitoyable Caron. Ce dieu, dont la veillesse éternelle est touiours
1 Doit à son père. C'est aussi le motif qui conduit Enée aux enfers, dans la belle description que fait Virgile, et dont celle-ci est une imitation fidèle.
2 Snus ses pas.
Sub pedibus mugira solum. . . Virg. En. vie livre, v. 2S6.
3 S'enfonce.
ibant obscuri, sola sub nocte, per umbram,
... Per incertain lunam, sub luce inaligna. . .lbid.,v. 268,27
k A rec son épée.
Strictamque aciem venientibus offert
. . . Ferto diverberet nmbras. . . lbid., v. 291, 294