LES ARMES DE TELEMAQUE
Minerve3 les avait fait faire à Vulcain* dans les cavernes fumantes du mont Etna5.
Ces armes étaient polies comme une glace, et brillantes comme les rayons du soleil. On y voyait Neptune6 et Pallas7 qui disputaient entre eux à
Apollon présidait à leurs reunions : elles habitaient le Parlasse, l'Hélicon, et d'autres montagnes de la Grèce; les fontaines de Castalie et d'Hippoerèneleur étaient consacrées. Pégase, cheval ailé était leur monture.
1 Les Dieux même. Voy. n° 1, Y Olympe, page 2, note 2.
2 La poésie, et même l'histoire des temps anciens attribuent ainsi au pouvoir de la musique l'origine de la civilisation : témoins Orphée en Thrace et Amphion à Tbèbes.
Silvestres domines sacer interpresque deorum Caedibus et victu fœdo deterruit Orpheus ; Dictus ob hoc: lenire tigres rabidosque leones: Dictus et Amphion, thebaoae conditor arcis, Saxa movere sono testudinis, et prece blanda Durere quo vellet.
Horace, Art poét., v. 391, éd. class. de KL A. de Wailly.
3 Minerve ou Pallas, fille de Jupiter, du cerveau duquel elle sortit tout armée. Elle était la déesse de la Sagesse, des Arts et de la Guerre.
* Vulcain. Voy. n°4, Apollon Berger, page 8, note 5.
5 L'Etna. Ibid, note 4.
6 Neptune, Dieu des Mers, fris de Saturne et de Rhéc, frère de Jupiter, de Pluton et de Junon, époux d'Aœphitrite.
7 Pallas, voy. la note 3 de <*elte page,
qui aurail la gloice de donner son nom a un« ville naissante :. Neptune de son trident2 frappait la terre, et on en voyait sortir un cheval fougueux : le feu3 sortait de ses yeux et l'écume de sa bouche; ses crins flottaient au gré du vent, ses jambes souples et nerveuses se repliaient avec vigueur et légèreté : il ne marchait point, il sautait à force de reins, mais avec tant de vitesse, qu'il ne laissai^ aucune trace de ses pas : on croyait l'entendre hennir.
D'un autre côté, Minerve donnait aux habitants de sa nouvelle ville l'olive, fruit de l'arbre qu'elle avait planté : le rameau auquel pendait son fruit, représentait la douce paix avec l'abondance, préférable aux troubles de la guerre, dont ce cheval était l'image. La déesse demeurait victorieuse par ses dons simples et utiles, et la superbe Athènes portait son nom4.
On voyait aussi Minerve assemblant autour d'elle tous les beaux-arts, qui étaient des enfants tendres5 et ailés: ils se réfugiaient autour d'elle, étant épouvantés des fureurs brutales de Mars 6, qui ravage tout, comme les agneaux bêlants se réfugient sous leur mère à la vue d'un loup affamé, qui d'une gueule béante et enflammée s'é-
1 Une ville naissante. Athènes, fondée par Cécrops, l'an 1645 avant J.-C.
2 Trident, fourche à trois pointes, tribus dentibus, sceptre de Neptune.
3 Le feu, expression figurée, unie à une autre prise dans son sens propre, Y écume.— Mfcne alliance, dernière ligne de cotte page: d'une gueule béante et enflammée.
* Portait son nom. Minerve, en grec, se nomme AftjV7j.
5 Tendres, d'un âge tendre: en ce sens, on trou>e rarement ce mot seul.
6 Mars, Dieu de la Guerre, fils de Jupiter et de Juuon
lance pour les dévorer. Minerve, d'un visage dédaigneux et irrité, confondait par l'excellence de ses ouvrages, la folle témérité d'Arachné1, qui avait osé disputer avec elle pour la perfection des tapisseries: on voyait celte malheureuse, dont tous les membres exténués se défiguraient et se Rangeaient en araignée.
Auprès de cet endroit paraissait encore Minerve, qui, dans la guerre des Géants2, servait de conseil à Jupiter même, et soutenait tous les autres dieux étonnés. Elle était aussi représentée, avec sa lance et son égide, sur les bords du Xanthe et du Si mois 3, menant Ulysse* par la main, ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant les efforts des plus vaillants capitaines troyens et du redoutable Hector 5 même; enfin, introduisant Ulysse dans cette fatale machine 6 qui devait en une seule nuit renverser l'empire de Priam.
1 Arnrhnr, fille d'Idomon, de Colopiion, en Lydie. Minerve, pour punir son audace, la frappa de sa navette à la tète, et la changea en araignée.
2 La guerre des Géants. Les Géants, fils de la Terre, êtres fabuleux, d'une taille colossale, tentèrent de détrôner Jupiter.— fort sril... signifie ici conseiller, par extension de la chose à la personne.
3 Le Xnntheoxx Scamandre, fleuve de la Troade. Il sortait du mont Ida, et tombait dans la mer Egée près du promontoire de Siïée. - Le Simois, sorti aussi de rida, se jetait dans le Xanthe.
* Ulysse, roi d'Ithaque, renommé par sa valeur, sa sagesse et son éloquence.
5 Hector, fils de Priam, roi de Troie, le plus redoutable Èe3 guerriers troyens, fut tué par Achille.
6 Cette fatale machine. Les Grecs, las de la longueur dit Mége de Troie, feignirent de se retirer, mais ?ÏS ccnslruilirent un grand cheval de bois, où ils renfermèrent l'élite de leurs guerriers, avec Ulysse pour chef : ils le laissèrent sur lr rivage comme une offrande à Minerve. Les Troyens curent
D'un antre côté, le bouclier représentait Cérès * dans les fertiles campagnes d'Enna qui sont au milieu de la Sicile. On voyait la déesse qui rassemblait les peuples épars çà et là, cherchant leur nourriture par la chasse, ou cueijlant les fruits sauvages qui tombaient des arbres. Elle montrait à ces hommes grossiers Fart d'adoucir la terre, et de tirer de son sein fécond leur nourriture. Elle leur présentait une charrue, et y faisait atteler des bœufs. On voyait la terre s'ouvrir en sillons par le tranchant de la charrue; puis on apercevait les moissons dorées 2 qui couvraient ces fertiles campagnes : le moissonneur, avec sa faux , coupait les doux fruits de la terre, et se payait de toutes ses peines. Le fer, destiné ailleurs à tout détruire, ne paraissait employé en ce lieu qu'à préparer l'abondance et qu'à faire naître tous les plaisirs.
Les Nymphes3, couronnées de fleurs, dansaient ensemble dans une prairie, sur le bord d'une rivière, auprès d'un bocage : Pan* jouait de la flûte , les Faunes et les Satyres5 folâtres sautaient dans un coin. Bacchus 6 y paraissait aussi, cou-
l'iroprudence de l'introduire dans leur ville, en Faisant même à cet effet une broche à leurs murs. Ainsi introduits, Ulysse et les siens ouvrirent la ville aux Grecs revenus pendant la nuit.
1 Cérès, déesse des Moissons et de l'Agriculture, fille do Saturne et de Cybèle.
2 Dorées. Voy. n° i, Apollon berger, page 10, noie 1.
3 Les Nymphes, divinités secondaires, préposées aux praiies, aux bois et aux eaux, etc.
* Pan, fils de Jupiter et de Calisto, présidait aux troupeaux e aux pâturages
5 Les Faunes et les Satyres, dieux champêtres, représentés avec des cornes et des pieds de bouc.
6 Bacchus, dieu du vin, fils de Jupiter et de Sémélé,
DE FÉIŒLON. 15
ronné de lierre, appuyé d'une main sui> son thyrse1, et tenant de l'autre une vigne ornée de pampres et de plusieurs grappes de raisin. C'était une beauté molle, avee je ne sais quoi de noble, de passionné et de languissant : il était tel qu'ii parut à la malheureuse Ariadne 2, lorsqu'il la trouva seule, abandonnée, et abîmée dans la douleur, sur un rivage inconnu.
Enfin, on voyait de toutes parts un peuple nombreux; des vieillards qui allaient porter dans les temples les prémices de leurs fruits3, des jeunes hommes qui revenaient vers leurs épouses, lassés du travail de la journée : les femmes allaient audevant d'eux, menant par la main ieurs petits enfants qu'elles caressaient. On voyait aussi des bergers qui paraissaient chanter, et quelques-uns dansaient au son du chalumeau4. Tout représen-
princesse thébaine. Sa mère étant morte pendant qu'elle le portait dans son sein, Jupiter prit l'enfant, l'enferma dans sa cuisse, et l'y garda jusqu'au moment marqué pour sa naissance.
i Thyrse, lance entourée de feuilles de vigne et de lierre : c'était le sceptre de Bacchus.
2 Ariadne, Fille de Minos et de Pasiphaé, aima Thésée, qui était venu en Crète pour combattre le .Minotaure : elle l'aida à vaincre ce monstre, en lui donnant un peloton de fil qui le guida dans les détours du Labyrinthe. Thésée emmena Artadne avec lui, mais bientôt l'ingrat l'abandonna dans l'île de Naxos , où Bacchus la rencontra et l'épousa.
3 Le$ prémices, etc. C'est un usage touchant de toutes «s religions, d'offrir à la divinité les prémices des moissons et des fruits.
Et tous devant l'autel avec ordre introduits,
De leurs champs, dans leurs mains, portant les nouveaux firtti»,
Au Dieu de l'univers consacraient ce» prémices.
Il acinh, Alhalie, acte I, se. i.
* Chalumeau [calamus), flûte faite de roseaux, <Joa l'au fut l'inventeur.
tait la paix, l'abondance et les délices : tout paraissait riant et heureux. On voyait même dans les pâturages des loups se jouer au milieu des moutons : le lion et le tigre, ayant quitté leur férocité , paissaient avec les tendres agneaux ; un petit berger les menait ensemble sous sa houlette : et celte aimable peinture rappelait tous les charmes de Tàge d'or1. (Telémaque, 1. xvn.)