PRÉFACE D' AT AL A
Atala a été écrite dans le désert et sous les huttes des sauvages. Je ne sais si le public goûtera cette histoire, qui sort de toutes les routes connues et qui présente une nature et des mœurs tout à fait étrangères à l'Europe. Il n'y a point d'aventure dans Atala, C'est une sorte de poème, moitié descriptif, moitié dramatique : tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts2. J'ai essayé de donner à cet
1. L'auteur eut à subir toutes sortes de parodies, caricatures et moqueries. L'abbé Morellet, vieux classique, publia contre lui une brochure assez inintelligente. Mais l'œuvre triompha malgré tout et Chateaubriand écrit, naïvement, mais sincèrement : « Je devins à la mode, la tête me tourna. . . Je me contemplais, je me disais : C'est pourtant toi, créature extraordinai-
re, qui manges comme un autre homme ! »
2. Après avoir écrit qu'il a composé un poème, Chateaubriand ajoute en note :
Je suis obligé d'avertir que, si je me sers ici du mot poème, c'est faute de savoir comment me faire entendre autrement. Je ne suis point de ceux qui confondent la prose et les vers. Le poète, quoi qu'on en dise, est toujours l'nom-
CHATEAUBRIAND
ouvrage les formes les plus antiques ; il est divisé en prologue, récit et épilogue1. Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme les Chasseurs, les Laboureurs2, etc. ; et c'était ainsi que dans les premiers siècles de la Grèce les rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de ïlliade et de YOdyssée.
Je dirai aussi que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes : il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer z. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur et qui déchire le cœur bien autrement que YÉnéide. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur
Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre. Les Muses sont des femmes célestes, qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces ; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir4.
Au reste, je ne suis point, comme Rousseau, un enthousiaste des sauvages5, et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide, partout où j'ai eu occasion de la voir. Bien loin d'être d'opinion que l'homme qui pense soit un animal dépravé, je crois que c'est la pensée qui fait l'homme6. Avec ce mot de nature on a tout perdu. Peignons la nature, mais la belle nature : l'art ne doit pas s'occuper de l'imitation des monstres7.
me par excellence, et des volumes entiers de prose descriptive ne valent pas cinquante beaux vers d'Homère, de Virgile ou de Racine.
1. Chateaubriand a toujours aimé l'antiquité, même en ces années où il paraissait marcher contre elle (voir plus haut, dans le Génie). Il fut toujours classique de goût, et cette préface est un éloge des meilleures qualités du classicisme.