En mer, tout près de l'île de Gorfou (ou Gorcyre
5. Petite île dans le voisinage de Gorfou. — L'Epire est la partie du continent qui fait face à l'Italie.
CHATEAUBRIAND
Les couleurs au couchant n'étaient point vives : le soleil descendait entre les nuages qu'il peignait de rose ; il s'enfonça sous l'horizon et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le ciel était blanc au couchant, bleu pâle au zénith et gris de perle au levant. Les étoiles percèrent l'une après l'autre cette admirable tenture : elles semblaient petites, peu rayonnantes, mais leur lumière était dorée et d'un éclat si doux, que je ne puis en donner une idée. Les horizons de la mer, légèrement vaporeux, se confondaient avec ceux du ciel1. Au pied de l'île de Fano ou de Calypso2 on apercevait une flamme allumée par des pêcheurs : avec un peu d'imagination j'aurais pu voir les Nymphes embrasant le vaisseau de Télémaque. Il n'aurait aussi tenu qu'à moi d'entendre Nausicaa folâtrer avec ses compagnes, ou Andromaque pleurer au bord du faux Simoïs, puisque j'entrevoyais au loin dans la transparence des ombres, les montagnes de Schérie et de Buthrotum3.
[Il débarque au sud du Péloponèse, près de. Navarin et commence presque aussitôt sa route, dans un équipage qu'il décrit avec agrément et qui sera à peu de chose près celui de tout le voyage :]
En route !
A notre tête paraissait le guide ou le postillon grec à cheval tenant un autre cheval en laisse : ce second cheval devait servir de remonte en cas qu'il arrivât quelque accident aux chevaux des voyageurs. Venait ensuite le janissaire, le turban en tête, deux pistolets et un poignard à la ceinture, un sabre au côté et un fouet à la main pour faire
4. Chateaubriand excelle à rendre la douceur laiteuse de ces nuits de la Grèce.
* Comparer les descriptions des mêmes nuits dans les Martyrs (voir plus loin le passage Cymodocée s'égare.)
2. Chateaubriand veut que l'île de Fano soit celle de Calypso. Dans toute cette fin — et ce sera son habitude pendant tout le pèlerinage — il évoque les souvenirs classiques.
Malheur, dit-il, à qui ne verrait pas la nature avec les
yeux de Fénelon et d'Homère I»
3. S chérie est Corfou ; Buthrate est en Epire, sur le continent.
Les épisodes que réveille Chateaubriand sont tirés de VOdyssée (Nausicaa habitait l'île des Phéaciens? c'est-à-dire Corfou) et de VEnéide (au livre III, Andromaque, captive de Pyrrhus, roi d'Epire, est rencontrée par Enée. sur les bords du faux Simois). Rappelons aussi que Buthrote est le lieu où se passe YAndromaque de Racine.
Fig. 10. — Le Colisée.
La description de Chateaubriand est une des plus belles parties de la Lettre à M. de Fontanes, p. 189. (Voir aussi, dans l Appendice, certaines descriptions d'autres voyageurs.)
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L'ITINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM
avancer les chevaux du guide. Je suivais, à peu près armé comme le janissaire, portant de plus un fusil de chasse; Joseph1 fermait la marche. Ce Milanais était un petit homme blond à gros ventre, le teint fleuri, l'air affable; il était tout habillé de velours bleu; deux longs pistolets d'arçon2, passés dans une étroite ceinture, relevaient sa veste d'une manière si grotesque, que le janissaire ne pouvait jamais le regarder sans rire. Mon équipage consistait en un tapis pour m'asseoir, une pipe, un poêlon à café et quelques schalls3 pour m'envelopper la tête pendant la nuit. Nous partions au signal donné par le guide; nous grimpions au grand trot les montagnes, et nous les descendions au galop à travers les précipices : il faut prendre son parti4; les Turcs militaires ne connaissent pas d'autre manière d'aller, et le moindre signe de frayeur, ou même de prudence, vous exposerait à leur mépris. Vous êtes assis d'ailleurs sur des selles de mamelouck, dont les étriers, larges et courts, vous plient les jambes, vous rompent les pieds et déchirent les flancs de votre cheval. Au moindre faux mouvement, le pommeau élevé de la selle vous crève la poitrine, et si vous vous renversez en arrière, le haut rebord de la selle vous brise les reins. On linit pourtant par trouver ces selles utiles, à cause de la solidité qu'elles donnent à cheval, surtout dans des courses aussi hasardeuses.
Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux : on leur laisse prendre haleine sans manger à peu près à moitié chemin ; on remonte ensuite, et l'on continue sa route. Le soir on arrive quelquefois à un kan, masure abandonnée où l'on dort parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. On ne vous doit rien dans ce kan lorsque vous n'avez pas de firman de poste5 : c'est à vous de vous procurer <Jes vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les villages; il rapportait quelquefois des poulets que je m'obstinais à payer ; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d'oli-
1. Son domestique.— Le janissaire est une sorte de gendarme turc accompagnant la caravane. — Plus bas mamelouk signifie, au sens propre, soldat d'une milice à cheval qui domina l'Egypte de 1254 à 1811.
2. Au sens propre, Varçon est une pièce de bois cintrée faisant partie d'une selle.