S'orthographiera ainsi, au
lieu de «châle», jusqu'au milieu du 19e siècle.
4. Au lieu de: « en prendre son parti. » Chateaubriand parle toujours ainsi.
5. Le kan ou khan est une station pour les caravanes.— Le firman est un passe-port délivré par les autorités turques. Il ne îaut pas oublier que la Grèce n'était pas indépendante quand Çhateaubriand la visita.
CHATEAUBRIAND
viers, ou bouillir avee du riz pour en faire un pilau1. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts; le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays d'Alcibiade et d'Aspasie2.
[Le voilà donc dans les chemins du Péloponèse, évoquant les souvenirs classiques, faisant appel à son histoire, cherchant à lier conversation avec les Turcs et les Grecs. Il visite Coron où il est fort bien reçu par le consul de France, Vial ; puis il se dirige vers le mont Ithome en laissant à gauche les ruines de Messène et il arrive près des hautes montagnes qui marquent la séparation de la Messénie, de l'Arcadie et de la Laconie. Le chemin devient difficile, la route est mal tracée et la région accidentée ; il faut souvent mettre pied à terre pour
t. Riz accommodé à la graisse ou au beurre fondu.
2. Alcibiade (450-404 av. J.-C), homme politique d'Athènes, célèbre par son élégance. — Aspasiê, femme grecque célèbre par son esprit et sa beauté.
Cette description a une belle humeur et une ironie qu'on retrouvera, avec plus de malice encore, dans certains autres récits de voyageurs au 19e siècle, par ex. dans la Grèce contemporaine d'Edmond About.Chateaubriand a le sens du comique.
Voici une aimable scène chez le pacha de Tripolizza :
Un Tartare me vint chercher et me conduisit chez le pacha. Son palais est une grande maison de bois carrée, ayant, au centre, une vaste cour, et des galeries régnant sur les quatre faces de cette cour. On me fit attendre dans une salle où je trouvai des papas et le patriarche de la Morée. Ces prêtres et leur patriarche parlaient beaucoup, et avaient parfaitement les manièies déliées et avilies des courtisans grecs sous le Bas-Empire. J'eus lieu de croire, aux mouvements que je remarquai, qu'on me préparait une réception brillante: cette cérémonie m'embarrassait. Mes vêtements étaient délabrés, mes bottes poudreuses, mes cheveux en désordre, et ma barbe comme celle d'Hector : barba squalida (*). Je m'étais enveloppé dans mon manteau, et j'avais plutôt l'air d'un soldat qui sort du bivouac que d'un
étranger qui se rend à l'audience d'un
grand seigneur.
Joseph, qui disait se connaître aux pompes de l'Orient, m'avait forcé de prendre ce manteau : mon habit court lui déplaisait ; lui-même voulut m'accompagner avec le janissaire pour me faire honneur. Il marchait derrière moi sans bottes, les jambes et les pieds nus, et un mouchoir rouge jeté pardessus son chapeau. Malheureusement il fut arrêté à la porte du palais dans ce bel équipage : les gardes ne voulurent point le laisser passer : il me donnait une telle envie de rire, que je ne pus jamais le réclamer sérieusement. La prétention au turban le perdit, et il ne vit que de loin les grandeurs où il avait aspiré.
Après deux heures de délai, d'ennui et d'impatience, on m'introduisit dans la salle du pacha : je vis un homme d'environ quarante ans, d'une belle figure, assis ou plutôt couché sur un divan, vêtu d'un cafetan de soie, un poignard orné de diamants à la ceinture, un turban blanc à la tête. Un vieillard à longue barbe occupait respectueusement une place à sa d/oite (c'était peut-être le bourreau) ; le drogman grec était assis à ses pieds; trois pages debout tenaient des pastilles d'ambre, des pincettes d'argent et du feu pour la pipe. Mon janissaire resta à la porte de la salle.
Je m'avançai, saluai Son Excellence en mettant la main sur mon cœur ; je lui présentai la lettre du consul, et, usant du privilège des Français, je m'assis sans avoir attendu l'ordre.
(•) Barbe malpropre.
L'ITINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM
gravir des chemins taillés dans le roc. Mais le voyageur ne perd pas sa belle humeur :]
Mœurs grecques.
Nous nous trouvions dans le voisinage d'une des sources de l'Alphée1; je mesurais avidement des yeux les ravines que je rencontrais; tout était muet et desséché. Le chemin qui conduit de Borée à Tripolizza traverse d'abord des plaines désertes et se plonge ensuite dans une longue vallée de pierres. Le soleil nous dévorait; à quelques buissons rares et brûlés étaient suspendues des cigales qui se taisaient à notre approche ; elles recommençaient leurs cris dès que nous étions passés : on n'entendait que ce bruit monotone, les pas de nos chevaux et la complainte de notre guide2. Lorsqu'un postillon grec monte à cheval, il commence une chanson qu'il continue pendant toute la route ; c'est presque toujours une longue histoire rimée qui cjiarme les ennuis des descendants de Linus3; les couplets en sont nombreux, l'air triste et assez ressemblant aux airs de nos vieilles romances françaises. Une, entre autres, qui doit être fort connue, car je l'ai entendue depuis Coron jusqu'à Athènes, rappelle d'une manière frappante l'air : « Mon cœur charmé de sa chaîne, etc. » Il faut seulement s'arrêter aux quatre premiers vers sans passer au refrain : « Toujours ! toujours! » Ces airs auraient-ils été apportées en Morée par les Vénitiens? Serait-ce que les Français, excellant dans la romance, se sont rencontrés avec le génie des Grecs4? Ces
airs sont-ils antiques? Je laisse ces questions à décider
aux habiles5
1. Rivière du Péloponèse qui coule du sud-est au nord-ouest et se jette dans la mer Ionienne en traversant la vallée où fut jadis Olympie.
2. Description très précise de la solitude, du silence, et de la sécheresse du paysage.
3. Personnage mythique de la Grèce,berger et poète, inventeur de chants mélancoliques.
4. La parenté du génie grec et du génie français a frappé beaucoup d'esprits dans le courant du 19* siècle. Cf. R. Canat, La Renaissance de la Grèce antique de 1820 à i85o.