TROISIÈME PARTIE
Voyage de Rhodes, de Jaffa, de Bethléem et de la Mer Morte2.
[Il passa devant Troie, visita Rhodes et arriva sur la fin de septembre en vue des côtes de la Palestine et du mont Carmel :]
Apparition de la Palestine.
Le temps était si beau et l'air si doux, que tous les passagers restaient la nuit sur le pont. J'avais disputé un petit coin du gaillard d'arrière à deux gros caloyers3 qui ne me l'avaient cédé qu'en grommelant. C'était là que je dormais, le 30 septembre (1806), à six heures du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix; j'ouvris les yeux, et j'aperçus les pèlerins qui regardaient vers la proue du vaisseau. Je demandai ce que c'était; on me cria : Signor, il Carmelo! le Carmel4! Le vent s'était levé la veille à huit
{. Chateaubriand a bien senti le charme alanguissant, la volupté de cette molle lonie. Un peti plus loin, il décrit la vilîe de Smyrne qui était la plu3 élégante de cette région, la cité «aux balcons fleuris» que beaucoup de voyageurs ont chantée.
2. * Comparer les descriptions de la Palestine dans les pages suivantes et dans les Martyrs.
— Voir à la fin de ce livre, dans 1 appendice ; Chateaubriand et la Palestine,
3. Moines grecs. — Le gaillard se dit de chacune des extrémités du pont d'un navire.
4. Le Carmel est en réalité une chaîne de montagnes d'environ vingt-cinq kilomètres do longueur et dont les sommets no dépassent pas 900 mètres. G'esl
CHATEAUBRIAND
heures du soir, et dans la nuit nous étions arrivés à la vue des côtes de Syrie. Gomme j'étais couché tout habillé, je fus bientôt debout, m'enquérant de la montagne sacrée. Chacun s'empressait de me la montrer de la main; mais je n'apercevais rien, à cause du soleil qui commençait à se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose de religieux et d'auguste ; tous les pèlerins, le chapelet à la main, étaient restés en silence dans la même attitude, attendant l'apparition de la Terre Sainte1 ; le chef des papas2 priait à haute voix ; on n'entendait que cette prière et le bruit de la course du vaisseau que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante. De temps en temps un cri s'élevait de la proue quand on revoyait le Garmel. J'aperçus enfin moi-même cette montagne comme une tache ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce; mais la vue du berceau des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de crainte et de respect3. J'allais descendre sur la terre des prodiges, aux sources de la plus étonnante poésie, aux lieux où, même humainement parlant, s'est passé le plus grand événement qui ait jamais changé la face du monde, je veux dire la venue du Messie ; j'allais aborder à ces rives que visitèrent comme moi Godefroy de Bouillon, Raymond de Saint-Gilles, Tancrède le Brave, Hugues le Grand, Richard Cœur de Lion4 et ce saint Louis dont les vertus furent admirées des infidèles. Obscur pèlerin, comment oserais-je fouler un sol consacré par tant de pèlerins illustres ?
là que s'établit, dès les premiers temps de l'ère chrétienne, un couvent fameux, habité par des anachorètes qui furent les premiers carmes, avant que la règle de leur ordre passât en Occident. Ces anachorètes s'étaient installés là pour honorer la mémoire du prophète Elie dont la
Î grotte, disait-on, se trouvait sur e Carmel. Plus tard les carmes y honorèrent la Vierge qui avait apporté à l'un d'eux le scapulaire.
1. Chateaubriand excelle à décrire ces attitudes de recueillement et de prière.