SIXIÈME PARTIE
Voyage d'Egypte1
[Le 16 octobre 1806, il s'embarque à Jaffa et arrive quelques jours plus tard en Egypte, à l'entrée du Nil, au promontoire d'Aboukir. Il décrit la côte et ses palmiers, et débarque à Alexandrie, chez le consul. Il prévient son lecteur qu'il ne décrira pas longuement l'Egypte parce que tout le monde la connaît — ce qui n'était pas le cas pour Athènes et Jérusalem. — Après une excursion à Rosette, il remonte le Nil, met sept jours pour atteindre le Caire et arrive en vue des Pyramides :]
Les Pyramides.
Nous découvrîmes le sommet des Pyramides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation, qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux 2; ils paraissaient s'agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous approchions. Le Nil, qui était alors comme une petite mer; le mélange des sables du désert et de la plus fraîche verdure; les palmiers, les sycomores, les dômes, les mosquées et les minarets du Caire; les pyramides lointaines du Sacarah, d'où le fleuve semblait sortir comme de ses immenses réservoirs ; tout cela formait un tableau qui n'a point son égal sur la terre3. « Mais quelque effort que fassent les hommes, dit Bossuet, leur néant paraît partout : ces pyramides étaient des tombeaux! encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés et ils n'ont pas joui de leur sépulcre4. »
J'avoue pourtant qu'au premier aspect des Pyramides, je n'ai senti que de l'admiration. Je sais que la philosophie
1. Voir, à la fin du livre, dans l'appendice, Chateaubriand et l 'Afrique.
2. Il aime ainsi à prendre une première vision des paysages et des monuments, soit du haut d'une colline, soit du pont d'un navire.
3. Il faut signaler — toujours — l'infaillible coup d'œil de Chateaubriand qui saisit immédiatement les traits essentiels du
paysage et l'image ou la comparaison décisives. Ici les Pyramides semblent être les réservoirs du Nil. Plus loin il écrira :
« Comme on les apercevait à travers la verdure des rizières, le cours du fleuve, la cime des palmiers et des sycomores, elles avaient l'air de fabriques colossales, bâties dans un magnifique jardin. »