Bâton de pèlerin avec une gourde
CHATEAUBRIAND
n'ai point rapporté dans mon pays un pareil symbole de gloire, et je n'ai point attaché à mes derniers travaux une importance qu'ils ne méritent pas. Il y a vingt ans que je me consacre à l'étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagrins, dwersa exilia et désertas quœrere terras1 : un grand nombre de feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts2, au milieu des flots3, j'ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de quelques instants mon existence4 : ce sont là des droits à l'indulgence et non des titres à la gloire5. J'ai fait mes adieux aux Muses dans les Martyrs6, et je les renouvelle dans ces mémoires, qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie ; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers7. Je ne suis plus jeune, je n'ai plus l'amour du bruit ; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages8 : dans tous les cas, j'ai assez écrit si mon nom doit vivre, beaucoup trop s'il doit mourir.