Cf. le fragment Bataille des Romains et des Francs
9. Ironie cinglante. Chateaubriand prend sa revanche sur certains catholiques qui n'avaient pas été scandalisés de l'emprisonnement du pape Pie VII par Napoléon et qui « étaient tout émus de ses fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. »
10. Cf. Episode de Veiléda. — Sainte-Beuve a raconté que l'épisode de Veiléda avait choqué
LES MARTYRS
sauvait pas. On m'imputa à crime d'avoir transformé la druidesse germaine en gauloise, comme si j'avais voulu emprunter autre chose qu'un nom harmonieux1
[Pourtant] les Martyrs se sont relevés La critique du
fond a été promptement abandonnée. Dire que j'avais mêlé le profane au sacré, parce que j'avais peint deux cultes qui existaient ensemble et dont chacun avait ses croyances, ses autels, ses prêtres, ses cérémonies, c'était dire que j'aurais dû renoncer à l'histoire. Pour qui mouraient les martyrs? Pour Jésus-Christ. A qui les immolait-on? Aux dieux de l'empire. Il y avait donc deux cultes2. La question philosophique, savoir si, sous Dioclétien, les Romains et les Grecs croyaient aux dieux d'Homère et si le culte public avait subi des altérations, cette question, comme poète, ne me regardait pas; comme historien, j'aurais eu beaucoup de choses à dire3.
Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct que, dans le reste dé mes préjugés classiques, j'avais mai à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me passer d'un enfer et d'un cieli. Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à des machines usées. Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Gymodocée, si la description de Naples et de la Grèce n'obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l'enfer et le ciel qui les sauveront5
non seulement les ennemis de l'auteur mais, avant la publication, les amis çpi'il convoquait chez lui, au printemps de 1808, pour leur lire quelque fragment du nouvel ouvragé. Mais la mauvaise impression se serait com-
Î)lètement dissipée à la seconde ecture.
1. Remarquer ce mot harmonieux. On verra, en maint endroit, cette recherche de l'harmonie, par ex. dans le chant de Cymodocée, au fragment Cymodocée revêt la robe des martyrs.
2. C'est l'évidence même pt le style coupé, pressant, est de l'excellent style de plaidoyer ou de polémique.
3. La vérité historique des Martyrs avait été violemment attaquée dans sept articles du
Bulletin de Lyon (à partir du 13 mai 1809). Chateaubriand eut un défenseur dans Guizot, encore tout jeune, qui inséra plusieurs articles dans le Publiciste. Chateaubriand lui écrivit plusieurs lettres pour le remercier et il en profita pour discuter plusieurs des critiques adressées à son livre. (Cf. Biré, Mémoires, III, 536 sq.)
4. D'après les idées classiques, il fallait un merveilleux pour constituer une épopée : cf. Boileau, Art poétique, III. Boileau interdisait le merveilleux chrétien. Chateaubriand, à la suite de Milton qu'il a si bien loué (p. 103), crut pouvoir l'employer.
5. Il a raison. Rien n'est plus fastidieux que les livres des Martyrs consacrés à la peinture du ciel et de l'enfer.
CHATEAUBRIAND
Le Génie du Christianisme restera mon grand ouvrage, parce qu'il a produit ou déterminé une révolution, et commencé la nouvelle èfe du siècle littéraire : il n'en est pas de même des Martyrs; ils venaient après la révolution opérée, ils n'étaient qu'une preuve surabondante 1 de mes doctrines ; mon style n'était plus une nouveauté, et même, excepté dans l'épisode de Velléda et dans la peinture des moeurs des Francs, mon poème se ressent des lieux qu'il a fréquentés 2 : le classique y domine le romantique 3. (Mémoires, III, 10.)
Analyse et Extraits