‹ Morceaux choisisChapitre 274 sur 530 · Plainte touchante, un peu enfantine · texte numérisé non relu

Plainte touchante, un peu enfantine

* Comparez aux trois strophes précédentes La Jeune Captive a'A. Chénier.

CHATEAUBRIAND

Si je pouvais interroger le ciel dans les entrailles de la victime! Mais j'offense un Dieu que je connais à peine1 : reposons-nous sur la croix2 ». (Livre XXIII.)

[Cymodocée voit entrer des soldats romains. Ce sont des chrétiens déguisés qui l'enlèvent de la prison et la rendent à son père. Le lendemain, Eudore est conduit au martyre dans l'amphithéâtre de Vespasien. Cymodocée, qui a appris la nouvelle, échappe à la surveillance de son père et vient trouver Eudore à l'amphithéâtre. Tous deux meurent, unis, cependant qu'on apprend que Constantin a été proclamé César et que le christianisme est vainqueur : j

Martyre des deux époux.

Triomphe de la religion ohrétienne.

Elle se jette dans les bras d'Eudore, qui se retourne vers elle. Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. 11 se lève debout, et, enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il déchire avec ses dents les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée

1. Cymodocée est chrétienne depuis peu, et il est naturel que les images antiques se présentent à sa pensée.

2. Cet hymne de Cymodocée est un des morceaux les plus célèbres de l'ouvrage. Chateaubriand a dit que c'est le passage qu'il avait peut-être le plus soigné :

On peut remarquer qu'il ne s'y trouve qu'un seul hiatus lest-ce : ravi au seint] encore glisse-t-il assez facilement sur l'oreille. J'aurais désiré que la chanson de mort de ma jeune Grecque fût aussi douce que sa voix et aussi harmonieuse que la langue dan3 laquelle Cymodocée est censée parler.

Cette espèce d'hymne funèbre est dans le goût de l'antiquité homérique. Comment Cymodocée eût-elle soupiré ses regrets sur la lyre chrétienne ? Seule, plongée au fond d'un cachot, sans maître, sans instruction, sans guide, elle porte de nécessité dans ses sentiments les erreurs de sa première éducation; mais elle s'aperçoit pourtant qu'elle pèche et elle se reproche innocemment un langage que son ignorance excuse.

Que Cymodocée chrétienne parle comme une païenne, c'est naturel et c'est touchant. C'est également gracieux. L'hymne de « la jeune Grecque » a mérité sa célébrité; la langue en est harmonieuse, les sentiments et les images aimables et doux. Voilà pour les qualités qu'il sera facile de mettre en lumière.

Mais tout de même, le morceau est trop joli, trop léché, trop arrange. Il caractérise très exactement ce qu'on a appelé « le style empire », le pastiche grec, les images élégantes, les périphrases recherchées, la mélancolie un peu molle. Cydomocée elle-même, à la fenêtre de sa prison, est une de ces visions charmantes, mais un peu irréelles dans lesquelles Chateaubriand essaie de réaliser son rêve féminin et son « fantôme d'amour ». M. Lanson a dit de ces figures qu'elles étaient « de jolies statuettes d'albâtre »

ou encore de « délicieux modèles de chromolithographie ».

LES MARTYRS

dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d'Eudore. A l'instant la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse ; ses paupières se ferment ; elle demeure suspendue aux bras de son époux, ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée l. Les saintes martyres, Eulalie, Félicité, Perpétue3, descendent pour chercher leur compagne : le tigre avait rompu le cou d'ivoire de la fille d'Homère3. L'ange de la mort coupe en souriant le fil des jours de Cymodocée4. Elle exhale son dernier soupir sans effort et sans douleur ; elle rend au ciel un souffle divin, qui semblait tenir à peine à ce corps formé par les Grâces ; elle tombe comme une fleur que la faux du villageois vient d'abattre sur le gazon5. Eudore la suit un moment après dans les éternelles demeures : on eût cru voir un de ces sacrifices de paix, où les enfants d'Aaron offraient au Dieu d'Israël une colombe et un jeune taureau 6.

4. Le Ménale et le Lycée sont deux montagnes d'Arcadie, du pays où s'écoula la jeunesse de Cymodocée. L'image gracieuse est donc, en outre, très naturelle.

2. Eulalie a été chantée dans la Cantilène de Sainte Eulalie, un des premiers monuments de la langue romane. — Félicité était une dame romaine qui fut décapitée sous Antonin le Pieux, après avoir vu mourir ses enfants qu'elle avait exhortés au martyre. — Perpétue, de Cartha-

§e, fut tuée par un gladiateur ans l'amphithéâtre après avoir été meurtrie par une vache furieuse.

3. Cette peinture d'une mor t horrible est très sobre, très réservée. Chateaubriand a toujours détesté ce qui remuait trop violemment les nerfs (et ce fut une des raisons de son hostilité contre les romantiques). Il met en note ici :

Le rideau tombe. Il eût été aisé de développer les particularités du martyre, mais j'aurais présenté un spectacle affreux et dégoûtant. Toute la terreur, s'il y en a ici, se trouve placée avant l'apparition du tigre ; le tigre une fois lâché dans l'arène, tout

finit et Ton ne voit rien de ce qu'on s'attendait à voir. Cette tromperie est tout à fait commandée par l'art et convient à mon sujet qui doit montrer le martyre comme un triomphe et non comme un malheur. Ajoutez que dans les détails de la mort des deux jeunes époux l'imagination du lecteur eût toujours été plus loin que la mienne.

4. Image antique, bien qu'il soit question d'ange. Allusion à celle des Parques qui coupait le fil de la vie.

5. Encore une image antique et virgilienne. Voir dans Virgile l'épisode de Nisus et Euryale. (Enéide, Livre IX). Voici quelques vers sur la mort d'Euryale :

Purpureus veluti cum flos succisus ara- [tro

Languescit moriens, lasso ve papavera [collo

Demisere caput, pluvia cum forte gra- [vantur.

G On dirait une fleur brillante, tranchée par la charrue, qui s'affaisse et qui meurt, ou encore le pavot qui incline sur sa tige sa tête fatiguée, appesantie par la pluie. »

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