‹ Morceaux choisisChapitre 276 sur 530 · LES DIEUX S'EN VONT · texte numérisé non relu

LES DIEUX S'EN VONT

La foule éperdue quitte les jeux. Gaiérius, rentré dans son palais, s'abandonne aux plus noires fureurs; il ordonne qu'on livre au glaive les illustres compagnons d'Eudore. Constantin paraît aux portes de Rome. Gaiérius succombe aux horreurs de son mal4; il expire en blasphémant l'Éternel. En vain un nouveau tyran s'empare du pouvoir suprême ; Dieu tonne du haut du ciel5 ; le signe du salut brille ; Constantin frappe, Maxence est précipité dans le Tibre. Le vainqueur entre dans la cité reine du monde; les ennemis des chrétiens se dispersent. Le prince, ami d'Eudore, s'empresse alors de recueillir les derniers soupirs de Démodocus, que la douleur enlève à la terre, et qui demande le baptême pour aller rejoindre sa lille bicn-aimée. Constantin vole aux lieux où l'on avait entassé les corps des viclimes : les deux époux conservaient toute leur beauté dans la mort. Par un miracle du ciel, leurs plaies se trouvaient fermées et l'expression de la paix et du bonheur était empreinte sur leur front. Une fosse est creusée pour eux dans le cimetière où le

que. On dirait que Chateaubriand a voulu, dans son tableau final, donner le ton de l'ouvrage tout entier.

1. Le Labarum est l'étendard sur lequel Constantin avait fait représenter la croix avec l'inscription In hoc signo vinces : ce Tu vaincras par ce signe. »

2. Le Vatican, colline sur la droite du Tibre, ainsi que le Janicule, n'était pas une des sept collines sur lesquelles était bâtie Rome (le Quirinal, le Viminal, l'Esquelin, le Capitolin, le Palatin, le Cœlius, l'Aventin). — Le Vatican allait bientôt devenir le siège de la papauté.

3. Chateaubriand termine son « martyre » par un miracle. — Il met en note : ce L'ouvrage finissait ici ; le paragraphe ajouté rend l'action plus complète. »

4. Gaiérius avait été frappé d'un mal mystérieux par l'Ange du Seigneur. (Livre XXII).

5. Encore un souvenir de Bossuet qui avait écrit à propos de Charles-Gustave, roi de Suède :

Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et médite de nouveaux carnages, Dieu tonne du plus haut des cieux : le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie ; et la Pologne est délivrée. ( Oraison funèbre d'Anne de Gonzague.)

On a vu, dans beaucoup des extraits cités, des imitations du style de Bossuet.

* Comparez le style de ce dernier paragraphe avec celui des narrations historiques de Bossuet et notamment celui du passage dont je viens de citer quelques lignes. (Oraisons funèbres, éd. Jacquinet, pp. 286-289.)

fils de Lasthénès fut autrefois retranché du nombre des fidèles1. Les légions des Gaules, jadis conduites à la victoire par Eudore, entourent le monument funèbre de leur ancien général. L'aigle guerrière de Romulus est décorée de la croix pacifique. Sur la tombe des jeunes martyrs, Constantin reçoit la couronne d'Auguste, et sur cette même tombe il proclame la religion chrétienne religion de l'empire3. (Livre XXIV.)

[Le livre XXIV, qui est Je dernier du poème, commence par des « adieux à la Muse » qu'il faut citer pour leur beauté poétique, pour les indications qu'ils fournissent sur les desseins de l'auteur, et aussi pour le rapprochement qu'on peut faire avec l'adieu aux lettres qui termine V Itinéraire et qui est cité plus haut, p. 245.]

Adieux à la Muse.

O Muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures3! J'aperçois les bornes de la course : je vais descendre du char4 et pour chanter l'hymne des morts5 je n'ai plus besoin de ton secours. Quel Français ignore aujourd'hui les cantiques funèbres6? Qui de nous n'a mené le deuil autour d'un tombeau, n'a fait retentir le cri des funérailles ? C'en est fait, ô Muse, encore un moment, et pour toujours j'abandonne tes autels ! Je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes : il faut quitter la lyre

1. Allusion à un épisode du livre IV. Eudore, pendant son séjour à Rome, avait perdu la foi. Un jour qu'il était allé rendre visite à l'évêque de Rome, Marcellin, qui habitait le cimetière des chrétiens au delà du Tibre, le pontife le reçut, entouré de diacres et de prêtres, et lança l'anathème contre lui.

2. Cette fin présente dans un raccourci saisissant les événements qui se passèrent au moment ou Constantin prit le pouvoir. Mais il y aurait bien des réserves à faire au point de vue historique. Bien des faits sont présentés comme simultanés qui lurent successifs, et à de longues distances les uns des au-

tres; d'autres sont arranges et présentés d'une façon trop habile et trop solennelle.

3. Les Martyrs s'ouvrent par une « Invocation à la Muse ». Il s'agit ici, évidemment, de la Muse sacrée.

4. C'est la continuation de la même image, empruntée aux courses de chars dans l'antiquité.

5. Le chant XXIV est le «chant du martyre ». Chateaubriand va décrire le martyre d'Eudore et de Cymodocée.

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