EXAMEN DES MARTYRS
[On a vu, p. 249, que les Martyrs furent assez vigoureusement attaqués. Chateaubriand dut publier une défense de son œuvre. Dans son Examen des Martyrs, il commence par réfuter les objections religieuses et morales qu'on a faites à son poème. On a dit qu'il était impie d'employer le merveilleux chrétien. Mais alors que penser de la Jérusalem délivrée et du Paradis perdu ? — On a prétendu que l'auteur n'aurait pas dû mêler les peintures du christianisme aux tableaux du paganisme. Mais n'a-t-il pas raconté une époque où les deux religions étaient mêlées ? — On a attaqué l'épisode de Velléda. Mais en quoi est-il plus immoral que les histoires de Didon et d'Armide ? Chateaubriand passe ensuite aux objections littéraires. On contestait que le but de l'ouvrage (le triomphe de la religion) fût assez marqué. Il montre l'esprit général de son poème et l'importante spéciale de la fin du Chant XXIV (voir plus haut, p. 294)* On a blâmé l'idée d'écrire une « épopée en prose ». Voici sa réponse : J
Les épopées en prose.
Je rapporterai seulement la réflexion d'un critique : « Si la versification fait l'épopée, a-t-il dit, il en résulte que
1. Il n'est pas nécessaire que le talent diminue avec l'âge. Et Chateaubriand se donnera à lui-même un éclatant démenti (voir plus bas, toute la quatrième période et toute la cinquième période de sa vie). Il n'a rien écrit de plus frais que certaines pages de sa vieillesse.
2. Va indépendance » fait allusion à l'attitude que Chateaubriand prit à l'égard de Napoléon. (Voir plus bas, p. 315.)
3. C'est un adieu à la vie proprement littéraire, aux romans, aux épopées, et c'est un souhait de bon augure en faveur de son œuvre historique, ces Mémoires d'Outre- Tombe qu'il venait de commencer. On remarquera ici un souvenir évident (dans l'intention sinon dans l'exécution) de -l'adieu de Bossuet à l'Oraison funèbre, à la fin de VOraison funèbre du prince de Condé.
* Comparer les deux adieux.
CHATEAUBRIAND
Vlliade, YOdyssée, VEnéide, la Jérusalem, sont des romans dans nos traductions en prose et des poèmes en grec, en latin et en italien. » L'éloge le plus délicat qu'on ait peutêtre fait du Télêmaque 1 est celui que j'ai lu dans je ne sais quel journal2. Le censeur, pour mettre tous les partis d'accord, suppose que les aventures du fils d'Ulysse sont un beau poème traduit du grec par Fénelon. On s'est donné la peine de citer Anacréon, pour prouver que les compatriotes d'Homère pouvaient avoir une épopée en prose, mais que nous autres Français nous ne sommes pas si heureux 3. On a eu tort d'aller si loin. Les hellénistes se taisent, mais ils rient4. Je ne relèverai point des erreurs trop affligeantes. En tout, je veux donner à mes censeurs l'exemple de la modération. S'ils n'ont pas craint de blesser mon amourpropre, je me fais un devoir d'épargner leur vanité. Ils attachent sans doute à leurs ouvrages beaucoup plus d'importance que je n'en attache aux miens5 : puisqu'ils ont mis leur bonheur dans leurs succès littéraires, à Dieu ne plaise que je prétende le troubler! Ces censeurs ont quelquefois écrit des choses agréables et spirituelles; ce n'est qu'en parlant de moi qu'ils semblent parler de leur talent : je conçois qu'ils doivent me haïr6. D'ailleurs, si j'ai sur eux l'avantage de quelques lectures7, je n'ai que ce que je dois avoir, puisque je me mêle de faire des livres8.
Tout ceci soit dit sans ôter à qui que ce soit le droit de courir sus aux Martyrs comme épopée. Veut-on que ce soit un roman? je le veux bien; un drame? j'y consens; un mélodrame? de tout mon cœur; une mosaïque? j 'y donne les mains9. Je ne suis pas poète, je ne me proclame point
1. Chateaubriand invoque souvent le Télêmaque qui avait alors un grand succès et un regain de faveur.
2. « Dans le Mercure, peutêtre : l'article, à ce qu'il me semble, était "de M. Auger. »
(Note de Chateaubriand.)
3. L'exemple était singulier et il faut avouer que l'ignorance en matière d'hellénisme était grande sous l'Empire.
4. Boissonade peut-être et quelques autres compétences en grec.
5. Fausse modestie. Chateaubriand aimait ses ouvrages. Mais il aurait s ûrement préféré la gloire politique à la gloire littéraire.
M. Y. Giraud dit excellemment:
« Mme de Staël disait que la gloire était pour elle le deuil éclatant du bonheur : la gloire littéraire a été, presque toujours, pour Chateaubriand, le deuil éclatant de l'action politique ».