Beaucoup d'écrivains du 19e siècle ont chanté la liberté
On trouverait de fort belles tirades chez les poètes romantiques, et par exemple ces strophes de Lamartine s'adressant a un de ses adversaires politiques :
La liberté! ce mot dans ma bouche t'outrage? Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi, Et que Dieu de ses dons fit un digne partage, L'esclavage pour nous, la liberté pour toi? Tu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien, Que le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre, A toi l'âme du citoyen ?
Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre, Cet éternel soupir des généreux mortels Entre Caton et toi doit rester un mystère, Que la liberté monte à ses premiers autels ? Tu crois qu'elle rougit du chrétien qui l'épouse, Et que nous adorons notre honte et nos fers. Si nous n'adorons pas ta liberté jalouse
Sur l'autel d'airain que tu sers?
CHATEAUBRIAND
[Chateaubriand suivit d'un œil attentif les convulsions des dernières années de l'Empire, la fin malheureuse de l'expédition d'Espagne, les désastres de la campagne de Russie dont il s'affligeait comme patriote, tout en voyant avec joie pâlir l'étoile de Napoléon. Toute la partie des Mémoires, où ces événements sont contés (Troisième partie), est riche en tableaux historiques fort intéressants. Voici la retraite de Russie :]
La Retraite de Russie.
Le 6 novembre (1812) le thermomètre descendit à dixhuit degrés au-dessous de zéro : tout disparaît sous la blancheur universelle. Les soldats sans chaussure sentent leurs pieds mourir ; leurs doigts violâtres et roidis laissent échapper le mousquet dont le toucher brûle; leurs cheveux se hérissent de givre, leurs barbes de leur haleine congelée î leurs méchants habits deviennent une casaque de verglas. Ils tombent, la neige les couvre ; ils forment sur le sol de petits sillons de tombeaux1. On ne sait plus de quel côté
Fais-nous ton Dieu plus beau, si tu veux qu'on l'adore Ouvre un plus large seuil à ses cultes divers 1 Repousse du parvis, que leur pied déshonore, La vengeance et l'injure aux portes des enfers ! Ecarte ces faux dieux de l'autel populaire, Pour que le suppliant n'y soit pas insulté ! Sois la lyre vivante et non pas le cerbère Du temple delà Liberté I
(A Némésis.)
1. Plusieurs détails identiques I poème de Hugo, L'Expiation. On se retrouvent dans le célèbre | comparera les deux passages :
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois l'aigle baissait la tête. Sombres jours ! l'empereur revenait lentement, Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait. L'âpre hiver fondait eu avalanche. Après la plaine blanche une autre plaine blanche. On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau. Hier la grande armée et maintenant troupeau. On ne distinguait plus les ailes ni le centre. Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre Des chevaux morts. Au seuil des bivouacs désolés On voyait des clairons à leur poste gelés Restés debout, en selle et muets, blancs de givre, Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre. Boulets, mitraille*, obus, mêlés aux flocons blancs Pleuraient. Les grenadiers, surpris d'être tremblants,
les fleuves coulent ; on est obligé de casser la glace pour apprendre à quel orient il faut se diriger. Egarés dans l'étendue, les divers corps font des feux de bataillon pour se rappeler et se reconnaître, de même que des vaisseaux en péril tirent le canon de détresse1. Les sapins changés en cristaux immobiles s'élèvent çà et là, candélabres de ces pompes funèbres2. Des corbeaux et des meutes de chiens blancs sans maîtres suivaient à distance cette retraite de cadavres.
Il était dur, après les marches, d'être obligé, à l'étape déserte, de s'entourer des précautions d'un ost3 sain, largement pourvu, de poser des sentinelles, d'occuper des postes, de placer des grand'gardes. Dans des nuits de seize heures, battu des rafales du nord, on ne savait ni où s'asseoir, ni où se coucher4; les arbres jetés bas avec tous leurs albâtres5 refusaient de s'enflammer ; à peine parvenait-on à faire fondre un peu de neige, pour y démêler une cuillerée de farine de seigle. On ne s'était pas reposé sur le sol nu que des hurlements de Cosaques faisaient retentir les bois ; l'artillerie volante de l'ennemi grondait6 ; le jeûne de nos soldats était salué comme le festin des rois7, lorsqu'ils se mettent à table ; les boulets roulaient leurs pains de fer au milieu des convives affamés. A l'aube que ne suivait point
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
H neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait. Sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et Ton allait pieds nus.
Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre,
C'était un rêve errant dans la brunie, un mystère,
Une procession d'ombres sur le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
(Les Châtiments, Hetzel, éditeur.)
1. Les images empruntées à la navigation et à la marine sont très nombreuses dans l'œuvre de Chateaubriand. La mer l'a toujours hanté.