C'est la couche de neige durcie, blanche comme l'albâtre
6. Très exact. L'armée française fut constamment harcelée par les Cosaques.
7. Idée bizarre. Cette image et la suivante (les pains de fer) ne sont pas heureuses.
CHATEAUBRIAND
l'aurore, on entendait le battement d'un tambour drapé de frimas ou le son enroué d'une trompette : rien n'était triste comme cette diane lugubre, appelant sous les armes des guerriers qu'elle ne réveillait plus1. Le jour grandissant éclairait des cercles de fantassins roidis et morts autour des bûchers expirés2.
Quelques survivants partaient ; ils s'avançaient vers des horizons inconnus qui, reculant toujours, s'évanouissaient à chaque pas dans le brouillard. Sous un ciel pantelant3, et comme lassé des tempêtes de la veille, nos files éclaircies traversaient des landes après des landes, des forêts suivies de forêts et dans lesquelles l'Océan semblait avoir laissé son écume attachée aux branches échevelées des bouleaux. On ne rencontrait même pas dans ces bois ce triste et petit oiseau de l'hiver qui chante, ainsi que moi4, parmi les buissons dépouillés. Si je me retrouve tout à coup par ce rapprochement en présence de mes vieux jours, ô mes camarades ! (les soldats sont frères), vos souffrances me rappellent aussi mes jeunes années, lorsque, me retirant devant vous5, je traversais, si misérable et si délaissé, la bruyère des Ardennes6. (Mémoires, III, 320.)
1. Ceci est excellent. Voilà la vraie poésie de Chateaubriand.
• 2. Chateaubriand — comme Hugo — aime les attitudes sculpturales. Rappelons-nous, dans VExpiation (cf. p. 318, n. 1), les clairons à leur poste gelés, debout, en selle et muets.
3. Pantelant signifie, au sens propre, qui respire avec peine, haletant. Le ciel est fatigué des tempêtes et il ne bouge plus ; les nuages y circulent lentement.
L'image est cherchée bien loin.
4. Pourquoi faut-il donc qu'il mêle toujours sa personne à tous les tableaux? Il sent si bien la bizarrerie de ce procédé qu'il essaie de le justifier, dans la phrase suivante.
5. Chateaubriand, à l'armée des émigrés, se retirait devant les troupes françaises.
6. Cf. p. 68. — Chateaubriand a plusieurs fois traité ce sujet de la retraite de Russie. Voici un passage de la brochure De Buonaparte et des Bourbons (étudiée plus bas p. 322) :
On vit errer six cent mille guer-
riers, vainqueurs de l'Europe, la gloire de la France : on les vit errer parmi les neiges et les déserts, s'appuyant sur des branches de pin, car Us n'avaient plus la force de porter leurs armes, et couverts pour tout vêtement de la peau sanglante des chevaux qui avaient servi à leur dernier repas. De vieux capitaines, les cheveux et la barbe hérissés de glaçons, s'abaissaient jusqu'à caresser le soldat à qui il était resté quelque nourriture, pour en obtenir une chétive partie : tant ils éprouvaient les tourments de la faim I Des escadrons entiers, hommes et chevaux, étaient gelés pendant la nuit ; et le matin on voyait encore ces fantômes debout au milieu des frimas.
Les seuls témoins des souffrances de nos soldats dans ces solitudes, étaient des bandes de corbeaux et des meutes de lévriers blancs demi-sauvages, qui suivaient notre armée pour en dévorer les débris.
M. V. Giraud voit dans ce passage et dans celui des Mémoires deux sources du poème de Hugo, L'Expiation. (Cf. V. Giraud, Chateaubriand, études lit' tèraires, pp. 301-313.)
Fig 17. — La Cour des Lions à l'Alhambra.
Cette image ne donne qu'une idée imparfaite de la Cour des Lions, qui est difficile à prendre en photographie. Du moins éclairera-t elle la description que donne Chateaubriand de l'architecture mauresque dans le Dernier Abencérage. (Cf. p. 306.)