‹ Morceaux choisisChapitre 295 sur 530 · DE BUONAPARTH KT DES BOURBONS · texte numérisé non relu

DE BUONAPARTH KT DES BOURBONS

d'un revers, tuer la moitié de ses soldats par des mesures au-dessus des forces humaines. Peu importe : n'a-t-il pas la conscription et la matière première? Ou a cru qu'il avait perfectionné L'art de la guerre et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfance de l'art1. Le chef-d'œuvre de l'art militaire chez les peuples civilisés, c'est évidemment de défendre un pays avec une petite armée, de laisser reposer phisieurs milliers d'hommes derrière soixante ou quatre-vingt mille soldats, de sorte que le laboureur qui cultive en paix son sillon sait à peine qu'on se bat à quelques lieues de sa chaumière2. L'empire romain était gardé par cent cinquante mille hommes et César n'avait que quelques légions à Pharsale3. Qu'il nous défende donc aujourd'hui dans nos foyers, ce vainqueur du monde! Quoi! tout son génie Pa-t il abandonné? Par quel enchantement cette France, que Louis XIV avait environnée de forteresses, que Vauban avait fermée comme un beau jardin, est-elle envahie de toutes parts4?

1. Encore une phrase injuste, inspirée par une aveugle passion.

2. Chateaubriand veut donner une rigueur logique à son paradoxe. Il définit très arbitrairement ce qu'il appelle « le chef-d'œuvre de l'art militaire», et il en tire, naturellement, des conclusions en faveur de sa thèse.

3. Ceci est très contestable ; le fait fût-il vrai, que le raisonnement serait encore un sophisme. On ne peut pas conclure d'un fait à la généralité des cas.

4. Très beau mouvement oratoire. Remarquer les images (forteresses, jardin), les antithèses (fermée,' envahie), al l'ironie (Qu'il nous défende ). Chateaubriand a dessiné plusieurs fois le portrait de Napoléon ; voici un fragment des Mémoires qu'on peut rapprocher de celui-ci :

Napoléon n'est plus le vrai Bonaparte, c'est une figure légendaire composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple : c'est le Charlemagne et l'Alexandre des épopées du moyen âge que nous voyons aujourd'hui. Ce héros fantastique restera le personnage réel ; les autres portraits disparaîtront. Bonaparte appar-

tenait si fort à la domination absolue, qu'après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car si l'on combattit Napoîéon alors qu'il était sur le trône, il y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il est un obstacle aux événements futurs :

comment une puissance sortie des camps pourrait-elle s'établir après lui ? n'a-t-il pas tué en la surpassant toute gloire militaire ? Comment un gouvernement librepourrait-ilnaître, lorsqu'il a corrompu dans les cœurs le principe de toute liberté ? Aucune puissance légitime ne peut plus chasser de l'esprit de l'homme le spectre usurpateur : le soldat et le citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers, dans leurs palais ou dans leurs chaumières ; les anciens vaiucus sont d'accord avec les anciens vainqueurs ; on ne peut faire un pas en Italie qu'on ne le retrouve ; on ne pénètre pas en Allemagne qu'on ne le rencontre, car dans ce pays la jeune génération qui le repoussa est passée.

Les siècles s'asseyent d'ordinaire devant le portrait d'un grand homme, ils l'achèvent par un travail long et successif. Le genre humain cette fois

CHATEAUBRIAND

n'a pas voulu attendre ; peut-être s'estil trop hâté d'estomper un pastel. Il est temps de placer en regard de la partie défectueuse de l'idole la partie achevée.

Bonaparte n'est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l'amour des libertés qu'il n'a jamais eu et n'a jamais prétendu établir ; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l'Italie ; il est grand pour avoir fait renaître en France l'ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d'orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des claquedents de tribune, de clubs et d'échaf auds, pour les avoir réduits à servir sous lui ; il est grand pour avoir enchaîné une tourbe snar.:hique ; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d'une commune fortune, pour avoir forcé

des soldats ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté ; il est grand surtout, pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six millions de sujets à l'époque où aucune illusion n'environne les trônes : il est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées quelle qu'ait été la différence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu'on a peine aujourd'hui à les comprendre.

Le fameux délinquant en matière triomphale n'est plus ; le peu d'hommes qui comprennent encore les sentiments nobles peuvent rendre hommage à la gloire sans la craindre, mais sans se repentir d'avoir proclamé ce que cette gloire eut de funeste, sans reconnaître le destructeur des indépendances pour le père des émancipations : Napoléon n'a nul besoin qu'on lui prête des mérites ; il fut assez doué en naissant. (Mémoires, IV, 90.)

MÉLANGES POLITIQUES ET POLÉMIQUE (1826

L'œuvre expliquée par l'auteur.

[Voilà donc les Bourbons rétablis et Louis XVIII faisant son entrée dans Paris : ]

La vieille garde.

J'ai présent à la mémoire, comme si je le voyais encore, le spectacle dont je fus témoin lorsque Louis XVIII, entrant dans Paris le 3 mai1, alla descendre à Notre-Dame : on avait voulu épargner au roi l'aspect des troupes étrangères ; c'était un régiment de la vieille garde à pied qui formait la haie, depuis le Pont-Neuf jusqu'à Notre-Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas que ligures humaines aient jamais exprimé quelque chose d'aussi menaçant et d'aussi terrible. Ces grenadiers2, couverts de blessures, vainqueurs de l'Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leur tête, qui sentaient le feu et la poudre ; ces mêmes hommes, privés de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps3, non de la guerre, surveillés qu'ils étaient par une armée de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie de Napoléon. Les uns, agitant la peau de leur front4, faisaient descendre leur large bonnet à poil sur leurs yeux comme pour ne pas voir; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le mépris de la rage; les autres, à travers leurs moustaches, laissaient voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes, c'était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n'ont été mis à

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