Il passa en effet dans l'opposition
Avec du silence et de la modération (comme on disait) j'aurais été loué de la race en adoration perpétuelle du portefeuille ; en faisant pénitence do mon innocence, j'aurais préparé ma rentrée au conseil. C'eût été mieux dans l'ordre commun ; mais c'était me prendre pour l'homme que point ne suis. (Mémoire» d'Outre- Tombe, IY> 289).
avait d'abord semblé belle aux salons et aux antichambres, parut effroyable. (Mémoifes d'Outre-Tombe, IV, 287.)
[Chateaubriand commença en effet, presque immédiatement après sa chute, le combat contre la monarchie absolue et contre Villèle. Après une trêve, motivée par la mort de Louis XVIII (1824) et le sacre de Charles X, après un court séjour en Suisse, à Neuchâtel, il revint à Paris, et il groupa autour de lui des écrivains de valeur qui étaient de l'opposition libérale. Il collabora au Journal des Débats, il prononça des discours à la Chambre des pairs, contre l'absolutisme et en faveur de la liberté de la presse. Puis, comme il n'était pas riche, il songea à donner une édition de ses œuvres complètes. Cette édition parut de 1826 à 183 1. Elle comprenait la réimpression de Y Essai, du Génie, de René, d'Atala, de l'Itinéraire, des Martyrs, du Voyage au Mont-Blanc ; puis, pour la première fois, le Voyage en Amérique (cf. p. 55), le Voyage en Italie (cf. p. 175), les Aventures du dernier Abencèrage (cf. p. 302), les Natche^ (voir plus bas p. 353), et surtout un grand ouvrage de polémique, celui qui nous occupe ici, Mélanges politiques et Polémique]
Analyse et Extraits.
[L'ouvrage Mélanges politiques et Polémique comprend d'abord la réimpression de la brochure de 1814 De Buonaparte et des Bourbons (cf. plus haut p. 312), puis une foule d'articles et de discours, publiés et prononcés de 181$ à 1826. L'ensemble est copieux et il faut naturellement faire un choix. Nous suivons l'ordre chronologique :]
Les Réflexions politiques (1814) K
[L'ouvrage est une réplique à un Mémoire au roi, adressé à Louis XVIII par Carnot, et tout rempli, disait Chateaubriand, de conseils hasardés et de leçons hautaines. Chateaubriand commence par dire qu'un ancien régicide devrait avoir au moins la pudeur de se taire et de se faire oublier :]
Un juge établi sur un tribunal d'après les anciennes constitutions du pays, et non par le fait d'une révolution vio-
1. Chateaubriand a dit de cette publication, qui parut en décembre 1814 :
Le roi paraissait toujours charmé des services que j'avais le bonheur de lui rendre ; le ciel semblait m'avoir jeté sur les épaules la casaque du héraut/de la légitimité ; mais plus l'ouvrage avait de succès, moins l'auteur
plaisait à Sa Majesté. Les Réflexions politiques divulguèrent mes doctrines constitutionnelles ; la cour en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n'a pu effacer. Louis XVIII disait à ses familiers : « Donnez- vous garde d'admettre jamais un poète dans vos affaires : il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien.» [Mémoires d'Outre-Tombe, III, 457).
MÉLANGES POLITIQUES ET POLÉMIQUE
lente, a condamné un homme à mort. Cet homme a été justement condamné : il était coupable des plus grands crimes. Mais cet homme avait un frère ; ce frère n'a pas pu et n'a pas dû se dépouiller des sentiments de la nature : aussi, entre le juge du coupable et le frère de ce coupable, il ne pourra jamais s'établir aucune relation. Le cri du sang a pour toujours séparé ces deux hommes.
Un juge établi sur un tribunal1 d'après les anciennes constitutions du pays, et non par le fait d'une révolution violente a condamné un homme à mort. Cet homme n'était pas coupable du crime dont on l'accusait, mais, soit prévarication, soit erreur, le juge a condamné l'innocence. Si cet homme a un frère, ce frère, bien moins encore que dans le premier cas, ne peut jamais communiquer avec le juge.
Enfin, un homme a condamné un homme à mort2 : l'homme condamné était innocent, l'homme qui l'a condamné n'était point son juge naturel; l'innocent condamné était un roi, le prétendu juge était son sujet. Toutes les lois des nations, toutes les règles de la justice ont été violées pour commettre ce meurtre. Le tribunal, au lieu d'exiger les deux tiers des voix pour prononcer la sentence, a rendu son arrêt à la majorité de quelques voix. Afin d'obtenir cette majorité, on a même été obligé de compter le vote des juges qui avaient prononcé la mort conditionnellement. Le monarque, conduit à l'échafaud, avait un frère. Le juge qui a condamné l'innocent, le sujet qui a immolé son roi, pourra-t-il se présenter aux yeux du frère de ce roi? S'il ne peut se présenter devant lui, osera-Ml pourtant lui écrire ? S'il lui écrit3, sera-ce pour se déclarer criminel, pour lui offrir sa vie en expiation? Si ce n'est pour dévouer sa tête, c'est du moins pour révéler quelque secret important4 à la sûreté de l'Etat? Non : il écrit à ce frère du roi pour se plaindre d'être injustement traité5; il pousse la plainte jusqu'à la menace6,
1. Reprise de la même hypothèse que dans le premier paragraphe. Mais à partir d'ici les autres hypothèses vont peu à peu changer. Remarquer Fhabileté et l'art dont fait preuve l'auteur pour serrer de plus près le cas du régicide Carnot.
2. Ici ce n'est plus une hypothèse imaginaire : Chateaubriand présente, sous une forme très générale, le cas particulier du procès de Louis XVL