Etudier l'art du portrait dans Chateaubriand d'après les
LES ANNÉES DE JEUNESSE
gothique, ou plutôt en l'assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des Petits-Augustins1 : seulement les débris dont je parle étaient vivants et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles ; les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme les âmes au bord du Léthé, avant d'avoir joui de la lumière2. J'ai vu le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du Marais, dans la Mère coupable de Beaumarchais. On se transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de l'Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et repassaient3 dans les rues des députations populaires, des piquets de cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprès d'un homme en habit français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais et la cravate américaine4. Aux théâtres, les acteurs publiaient les nouvelles ; le parterre entonnait des couplets patriotiques
Le cordonnier, en uniforme d'officier de la garde nationale, prenait à genoux la mesure de votre pied ; le moine, qui le vendredi traînait sa robe noire ou blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l'habit bourgeois ; le capucin, rasé, lisait le journal à la guinguette et dans un cercle de femmes folles paraissait une religieuse gravement assise ; c'était une tante ou une sœur5 mise à la porte de son monastère. La foule visitait ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent, à Grenade, les salles abandonnées
portraits cités plus haut (son père, Lucile, gens de lettres) et d'après celui-ci.
1. La Révolution fonda, au cloître des Petits-Augustins, un Musée des Monuments français, place sous la direction d'Alex.
Lenoir. Michelet a raconté que c'est en cet endroit qu'il sentit s'éveiller sa vocation historique et son goût pour notre moyen âge.
2. Souvenir virgilien. Au vie livre de VEnêide les âmes de ceux qui naîtront plus tard à la lumière errent sur les bords du Léthé.
3. Inversion pénible et sans grand effet. Le verbe en tête de la phrase doit produire un effet calculé. Cf. Bossuet : Restait cette redoutable infanterie. (Oraison funèbre de Conde.)
4. C'est en effet à cette date qu'il se produit une vraie révolution dans le costume traditionnel, sous l'influence des modes anglaises.
5. Sœur ici au sens propre, et non dans le sens moderne de « religieuse », comme pourraient le faire supposer ce qui précède et ce qui suit.
CHATEAUBRIAND
de l'Alhambra ou comme ils s'arrêtent à Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle1. Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de politique, rendezvous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature ; promenades écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de tendresses indéfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au bruit lointain d'une société croulante, qui menaçait de sa chute ces félicités placées au pied des événements2.
Quand on s'était perdu de vue vingt-quatre heures, on n'était pas sûr de se retrouver jamais. Les uns s'engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres méditaient la guerre civile ; les autres partaient pour l'Ohio, où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez, les sauvages; les autres allaient rejoindre les princes, tout cela allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche : les royalistes affirmant que la chose linirait un de ces matins par un arrêt du Parlement ; les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances, annonçant le règne de la paix et du bonheur avec celui de la liberté3. (Ibid. Livre V.)
[C'est alors ( 1791) que Chateaubriand, toujours travaillé par son humeur aventureuse et par son instinct des voyages, enflammé par les grands voyages d'exploration dont le goût était fort en honneur sous Louis XVI, résolut de partir pour les Etats-Unis et d'aller à la découverte du passage nord-ouest dans les mers polaires. Il s'embarqua au printemps de 1791 et revint, après quelques mois de séjour en Amérique. Ce voyage a eu une grande influence sur le développement de son génie.]
1 . Chateaubriand aime accrocher ainsi à ses récits, sous forme de comparaisons, des im-
Eressions de voyages. Sur l'Alambra, voir plus loin les extraits du Dernier Abencérage ; sur Tibur les extrait s du Voyage en Italie, sous le titre « Tivoli ».
2. Antithèse romantique entre Véternité des serments et la fragilité des événements.
* Comparez dans Diderot (Jac-
ques le Fataliste), dans Musset (Le Souvenir) :
Oui, les premiers baisers, oui les premiers serments, etc.
une antithèse de même nature entre l'éternité des serments et la fragilité de la nature, prise à témoin des serments :
Tout mourait autour d'eux . . .