Il écrit dans ses Mémoires
La censure étant établie sur les feuilles périodiques quotidiennes, je ne pouvais remplir mon dessein qu'au moyen d'une feuille libre, semi-quotidienne, à l'aide de laquelle j'attaquerais à la fois le système des ministres et les opi-
nions de l'extrême-gauche imprimées dans la Minerve par M. Etienne. J'étais à Noisiel, chez Mme la duchesse de Lévis, dans l'été de 1 8 1 8, lorsque mon libraire, M. le Normant, me vint voir. Je lui fis part de l'idée qui m'occupait ; il prit feu, s'offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Je parlai à mes amis, MM. de Bonald et de Lamennais, je leur demandai s'ils voulaient s'associer. Ils y consentirent, et le journal ne tarda pas à paraître sous le nom de Conservateur... Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du néant dans lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois.
Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France. J'affublai en journalistes les Montmorency et les Lévis ; je convoquai l' arrière-ban, je fis marcher la féodalité au secours de la
MÉLANGES POLITIQUES ET'POLÉMIQUE
s'élevait au dessus de la portée d'un journal et qu'il n'avait point vieilli : il est du 5 décembre 1818.]
Le ministère a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts; celle des devoirs est abandonnée aux imbéciles. Or cette morale des intérêts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus corrompu le peuple dans l'espace de trois années que la révolution dans un quart de siècle1.
Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les nations elles-mêmes, ce n'est pas la violence, mais la séduction, et par séduction j'entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et de spécieux. Les hommes prennent souvent l'erreur pour la vérité, parce que chaque faculté du cœur ou de l'esprit a sa fausse image : la froideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison2, le vide à la profondeur, ainsi du reste.
Le dix-huitième siècle fut un siècle destructeur : nous fûmes tous séduits3. Nous dénaturâmes la politique, nous nous égarâmes dans de coupables nouveautés en cherchant l'existence sociale dans la corruption de nos mœurs. La révolution vint nous réveiller : en poussant le Français hors de son lit, elle le jeta dans la tombe4. Toutefois, le règne de la terreur est peut-être, de toutes les époques de la révolution, celle qui fut la moins dangereuse à la morale parce qu'aucune conscience n'était forcée : le crime paraissait dans sa franchise5
Sous Bonaparte la séduction recommença6, mais ce fut
liberté de la presse. J'avais réuni les hommes les plus éclatants du parti royaliste, MM. de Villèle, de Corbière, de Vitrolles, de Castelbajac, etc. ( Mémoires, IV, 151.)
1. 11 est assez piquant de voir l'auteur rendre hommage à la Révolution : car c'est bien lui rendre hommage que de la juger moins immorale que le gouvernement de la Restauration.