Protecteurs des traités (sens latin de vindex, vengeur
8. Chactas est audacieux, il ne cache pas la vérité et il rappelle le paysan du Danube parlant devant le Sénat romain.
9. Enterrer la hache, éclair cir la chaîne d'union ou dïamitiè, fumer le calumet de paix sont des images qui reviennent souvent dans les Natchez pour dire : faire la paix. Voir au livre II les discours prononcés dans rassemblée des chefs indiens ; et, pour la cérémonie toute spéciale de la chaîne d'amitié, la cérémonie d'union entre René et Outougamiz, au livre III :
René fit présent à Outougamiz d'une chaîne d'or. Le sauvage la saisit d'une main empressée, parla tout bas à la chaîne, car il l'animait de ses sentiments, et la suspendit sur sa poitrine, jurant qu'il ne la quitterait qu'avec la vie.
LES NATCHEZ
En achevant ces mots, je voulus présenter le calumet de paix au soleil1, mais sans doute quelque génie frappa ce chef de ses traits invisibles, car la pâleur étendit son bandeau blanc sur son front; on se hâta de nous emmener dans une autre partie de la cabane
Nous quittâmes les galeries et nous descendîmes dans les jardins au milieu du fracas des armes. Dans ces jardins, malgré les préjugés de ma natte2, je fus vraiment frappé d'étonnement : la façade entière du palais semblable à une immense ville, cent degrés de marbre blanc conduisant à des bocages d'orangers, des eaux jaillissant au milieu des statues et des parterres, des grottes, séjour des esprits célestes, des bois où les premiers héros, les plus belles femmes, les esprits les plus divins erraient en méditant les triples merveilles de la guerre, de l'amour et du génie3, tout ce spectacle enfin saisit fortement mon âme. Je commençai à entrevoir une grande nation où je n'avais aperçu que des esclaves, et pour la première fois, je rougis de ma superbe4 du désert.
Nous nous avançâmes parmi les bronzes, les marbres, les eaux et les ombrages : chaque flot, contraint de sortir de la terre* apportait un génie à la surface des bassins5. Ces génies variaient selon leur puissance : les uns étaient armés de tridents, les autres sonnaient des conques6 recourbées ;
4. Ce détail est parfaitement invraisemblable et Chateaubriand dépasse la mesure, en fait de couleur locale. Quelle apparence y a t-il que Chactas ait justement sur lui le calumet de paix pour le tendre à Louis XI v ! L'excès ici frise le ridicule.
Voici la cérémonie du calumet chez les Natchez, d'après le P. Charlevoix :
Ceux qui portent le calumet dansent en chantant... et frottent ensuite le grand-chef avec leur calumet depuis les pieds jusqu'à la tête. Alors ils remplissent le calumet de tabac et, tenant du feu d'une main, avancent tous ensemble vers le grand-chef et lui présentent le calumet allumé. Ils fument avec lui, poussent vers le ciel la première vapeur de leur tabac, la seconde vers la terre et la troisième autour de l'horizon... Ils vont ensuite frotter de leurs mains l'estomac du soleil. . . Alors, on fait signe aux ambassadeurs, qui jusque-là étaient demeurés debout, de s'asseoir sur des
bancs placés pour eux près du soleil... Un maître des cérémonies allume un grand calumet de paix et y fait fumer les ambassadeurs, qui avalent la première gorgée. Alors le soleil leur demande des nouvelles de leur santé.
2. Chactas couchait,dans sa tribu, sur une natte, symbolisant la vie frugale et heureuse. Il ne croyait pas, jusqu'alors, qu'il y eût rien de plus beau que son existence d'Indien.
3. Voilà une phrase, trop balancée, qui ne sent plus l'Indien ; la guerre rappelle les héros, l'amour les belles femmes, et le génie les esprits les plus divins. C'est trop joli et trop symétrique.
4. Oeci encore n'est plus indien. Chactas parle le grand style des classiques et des tragiques. — Superbe — orgueil.
5. Ce sont les statues décorant les fontaines et les bassins.
6. Coquilles dont les dieux marins de la mythologie se servaient comme de trompes.
CHATEAUBRIAND
ceux-ci étaient montés sur des chars, ceux-là vomissaient Tonde en tourbillon. Mes compagnons s'étant écartés, je m'assis au bord d'un bain solitaire1. La rêverie vint planer autour de moi ; elle secouait sur mes cheveux les songes et les souvenirs : elle m'envoya la plus douce des tristesses du cœur, celle de la patrie absente2.
Nous abandonnâmes enfin la hutte des rois, et la nuit, marchant devant nous avec la fraîcheur, nous reconduisit au grand village. (Livre VI.)
[Chactas reste assez longtemps à Paris, où il observe les mœurs de la société. Il est invité à une j fête chez Ninon de Lenclos, puis introduit à la Société du Temple. Il est présenté à La Fontaine, Racine, Molière, Boileau; il assiste à une exécution en place de Grève ; il visite les théâtres, les églises, les tribunaux. Voici un passage sur les juges et les prédicateurs :]
Arrivé dans une île3 au milieu d'un grand village, je traversai des huttes obscures et désertes, et je parvins au lieu où résidait le conseil4. De vénérables sachems, vêtus de longues robes rouges et noires, écoutaient un orateur qui parlait d'une voix claire et perçante : « Voici, dis-je intérieurement, les vrais sachems; les autres, je le vois à présent, ne sont que des sorciers et des jongleurs5 ».
Je me plaçai dans le rang des spectateurs avec mon guide, et m'adressant à mon voisin : « Vaillant fils de la France, lui dis-je, cet orateur à la voix de cigale parle sans doute pour ou contre la guerre, ce fléau des peuples ? Quelle est, je te supplie de me le dire, l'injustice dont il se plaint avec tant de véhémence ? »
L'étranger, me regardant avec un sourire, me répondit: « Mon cher sauvage, il s'agit bien de la guerre ici ! De la guerre, oui, à ce misérable que tu vois et qui sera sans doute étranglé pour avoir eu la faiblesse de confesser dans
1. Nous avons vu le Chactas indien, puis le Chactas classique.
Et voici un Chactas romantique, un Chactas rêveur qui s'isole mélancoliquement de ses compagnons. Cf. Chateaubriand dans ses voyages, et René dans le roman de ce nom, p. 160.
2. Le regret de la patrie est un sentiment très vif dans l'œuvre de Chateaubriand. Voir surtout Les Martyrs, p. 270 ; Le Dernier Abencèraste, p. 304.