CHATEAUBRIAND
être animé ne les pouvait entendre1 semblèrent séparer les deux scènes de la vie et de la mort. La mer fixa ses flots ; tout mouvement cessa et au bruit des glaces brisées succéda un silence universel2
L'hiver finissait ; la lune avait regardé trois mois, du haut des airs, les flots fixes et muets qui ne réfléchissaient point son image. Une pâle aurore se glissa dans les régions du midi et s'évanouit : elle revint, s'agrandit et se colora. Un Esquimau, envoyé à la découverte, nous apprit, un matin, que le soleil allait paraître : nous sortîmes en foule du souterrain pour saluer le père de la vie 3. L'astre se montra un moment à l'horizon, mais il se replongea soudain dans la nuit, comme un juste qui,, élevant sa tête rayonnante du séjour des morts, se recoucherait dans son tombeau à la vue de la désolation de la terre 4 : nous poussâmes un cri 5 de joie et de deuil.
Le soleil parcourut peu à peu un plus long chemin dans le ciel. Des brouillards couvrirent la terre et la mer. La surface solide des fleuves se détacha des rivages; on entendit pour premier bruit le cri d'un oiseau ; ensuite quelques ruisseaux murmurèrent : les vents retrouvèrent la voix. Enfin les nuages amassés dans les airs crevèrent de toutes parts. Des cataractes d'une eau troublée se précipitèrent des montagnes; des monceaux de neige tombèrent avec fracas des rocs escarpés : le vieil Océan, réveillé au fond de ses abîmes, rompit ses chaînes, secoua sa tête hérissée de glaçons, et, vomissant les flots renfermés dans sa vaste poitrine, répandit sur ses rivages les marées mugissantes 6.
! . Règle : Il se faut entr'aider, p. 39, n. 2.
2 . * Etudier de près cette double description du paysage polaire, d'abord sous la « perpétuelle clarté », puis dans « le silence universel » de la nuit.
3. On sait que Chateaubriand est un très grand peintre des levers de soleil. Cette description est particulièrement émouvante, puisqu'elle marque le retour si impatiemment attendu de l'astre, après trois mois d'une nuit profonde.
4. Comparaison grandiose, où apparaît l'imagination biblique de l'auteur.
5. Cf. le lever du soleil, au début de Salammbô : « Il parut ; Spendius, levant les bras, poussa un cri. » On a déjà vu, dans
Flaubert, certains souvenirs de Chateaubriand ; cf. plus haut, dans Atala, p. 158, n. 2.
6. Autre forme d'imagination, classique^ cette fois, et antique.
Chateaubriand personnifie le vieil Océan. Il est à remarquer que tous les tons se trouvent dans les Natchez et qu'il y a un mélange, parfois disgracieux, d'antiquité et de modernisme.
Par exemple, dans le livre X où il décrit la bataille, Chateaubriand, reprenant les formules des écrivains grecs et latins, écrit solennellement : « Maintenant, ô Calliope! c[uel fut le premier Natchez qui signala sa valeur dans cette mêlée sanglante? » Il y a quelque chose qui jure dans ce rapprochement des deux noms Calliope et Natchez,
LES NATCHEZ
A ce signal, les pêcheurs du Labrador quittèrent leur caverne et se dispersèrent : chaque couple retourna à sa solitude pour bâtir son nouveau nid et chanter ses nouvelles amours. (Livre VIII.)
[Chactas rentre dans sa patrie. La fin du livre VIII marque la fin du réçit qu'il fait à René. Cependant, les orages menacent de toutes parts la malheureuse tribu des Natchez. Les Français installés au fort Rosalie préparent contre eux (livre IX) une expédition qui aboutit à une sanglante -bataille, longuement racontée dans le style des épopées antiques (livre X). D'autre part, une petite armée de Natchez, dont fait partie René, est allée en guerre contre la tribu des Illinois ; ses chefs sont faits prisonniers; le plus vieux d'entre eux est attaché à un poteau et brûlé (livre XI). René va subir le même sort lorsqu'il est délivré par son ami Outougamiz : ]
Délivrance de René par Outougamiz1.
Au moment où le flambeau abaissait sa chevelure de feu pour la répandre sur les écorces 2, des tourbillons de fumée s'élèvent des cabanes voisines : parmi des clameurs confuses on entend retentir le cri des Natchez; un parti de cette nation portait la flamme chez les Illinois. L'épouvante et la confusion se mettent dans la foule assemblée autour du frère d'Amélie3; les jongleurs4 prennent la fuite; les femmes et les enfants les suivent : on se disperse sans écouter la voix des chefs, sans se réunir pour se défendre. Dans la terreur dont les esprits sont frappés, la petite troupe des Natchez pénètre jusqu'au lieu du sang. Un jeune chef, la hache à la main, devance ses compagnons. Qui
1. Cet épisode d'amitié est inspiré à Chateaubriand par certaines peintures des épopées antiques, en particulier par la touchante histoire de Nisus et Euryale dans VEnéide. Mais il faut reconnaître que l'auteur est resté original.
2. René a été attaché à un poteau au pied duquel s'élevait un amas d'écorces.