‹ Morceaux choisisChapitre 36 sur 530 · Première partie. Livre VI · texte numérisé non relu

Première partie. Livre VI

i< C'est le nom de la première peuplade iroquoise que visite le voyageur. 11 se rend de là à la cataracte de Niagara.

2. Cet accident est très vraisemblable. Mais l'orgueil dont témoigne cette dernière phrase inspire quelque méfiance. Et puis Chateaubriand raconte encore un autre accident qui lui arriva au même Niagara : son cheval cabré au bord de l'abîme avait failli l'y précipiter. Trop est trop.

Fig. 4. — Cataracte du Niagara.

Chateaubnand a décrit plusieurs fois la cataracte du dans le Voyage en Amérique (cf. noire p. 56), dans ses d outre-tombe, à la fin d'Atala. (Cf. p. 150 n. 1.)

LE VOYAGE EN AMÉRIQUE

demi-pouce de l'abîme et je n'y avais pas roulé ; mais lorsque le froid de l'eau commença à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étais pas quitte à aussi bon marché que je l'avais cru d'abord. Je sentis une douleur insupportable au bras gauche : je l'avais cassé au-dessous du coude. Mon guide, qui me regardait d'en haut, et auquel je fis signe, courut chercher quelques sauvages qui, avec beaucoup de peine, me remontèrent avec des cordes de bouleau et me transportèrent chez eux1.

Lacs du Canada.

[Chateaubriand décrit en quelques pages les lacs Erié, Ontario et Supérieur. C'est une description purement géographique et sans grand intérêt.]

Journal sans date.

[Ici l'auteur abandonne la forme du récit et publie sous ce titre « un commencement de journal qui ne porte que l'indication des heures ». C'est la plus belle partie de tout le Voyage.]

Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise2. A ma gauche sont des

4. Voici le récit de la même aventure, d'après les Mémoires d'Outre- Tombe. On comparera les différences de style :

Une échelle de lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin inférieur ; elle était alors rompue. Désirant voir la cataracte de bas en haut, je m'aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le flanc d'un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l'eau qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma téte et je parvins à une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et verticale n'offrait plus rien pour m'accrocher ; je demeurai suspendu par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s'ouvrir sous le poids de mon corps : il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai. Ma main, fatiguée, lâcha prise, je tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d'un roc où j'aurais dû me briser mille fois, et je ne

me sentis pas grand mal ; j'étais à un demi-pied de l'abîme et je n'y avais pas roulé : mais lorsque le froid et l'humidité commencèrent à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché ; j'avais le bras gauche cassé au-dessus du coude. Le guide qui me regardait d'en haut et auquel je fis des signes de détresse, courut chercher des sauvages. Ils me hissèrent avec des harts par un sentier de loutres et me transportèrent à leur village. Je n'avais qu'une fracture simple : deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma guérison. Je demeurai douze jours chez mes médecins, les Indiens de Niagara.

(Mémoires d'Outre- Tombe. Première partie. Livre VI.)

2. * Comparer le récit des promenades en canot de Rousseau autour de l'île Saint-Pierre dans le lac de Bienne. (Rêveries d'un Promeneur solitaire) Morceaux choisis de Rousseau par D. Mornet, p. 325 (H. Didier, éditeur).

CHATEAUBRIAND

collines taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias1, de longues graminées, des plantes saxatiles2 de toutes les couleurs; à nia droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt, ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues; ici, c'est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres ; là c'est un bois léger d'érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle.

Liberté primitive, je te retrouve enfin î Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard et n'est embarrassé que du choix des ombrages3. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain delà nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leurs cimes sur mon passage4. Est-ce sur le front de l'homme de la société ou sur le mien qu'est gravé le sceau immortel de notre origine ? Gourez vous enfermer dans vos cités5, allez vous soumettre à vos petites lois, gagnez votre pain à la sueur de votre front ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître ; doutez de l'existence de Dieu ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi, j'irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée6, je serai libre comme la nature, je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils et qui d'un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes7.

4. Convolvulus, espèce de liseron ; bignonias, lianes de grande taille.

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