La couronne de Cèrès, ce sont les épis de folle avoine
Cérès était la déesse des moissons.
« Comparer ce retour de la moisson avec un autre retour de moisson qu'on trouvera au début des Martyrs, p. 257.
5. Si René a trouvé des amis chez les Natchez, il a rencontré aussi des ennemis qui lui font une guerre sourde et, parmi eux, un certain Onduré qui aimait
LES NATCHEZ
calomnies qui n'en allaient pas moins accumuler sur sa tête des malheurs publics et des chagrins domestiques. Se renfermant au sein de ses douleurs et de ses rêveries, dans cette espèce de solitude morale il devenait de plus en plus farouche et sauvage : impatient1 de tout joug, importuné de tout devoir, les soins2 qu'on lui rendait lui pesaient : on le fatiguait en l'aimant3. Il ne se plaisait qu'à errer à l'aventure ; il ne disait jamais ce qu'il devenait, où il allait ; lui-même ne le savait pas4. Etait-il agité de remords ou de passions, cachait-il des vices ou des vertus? C'est ce qu'on ne pouvait dire. Il était possible de tout croire de lui, hors la vérité.
Assise à la porte de sa cabane, Géluta attendait son mari des journées entières. Elle ne l'accusait point, elle n'accusait qu'elle-même : elle se reprochait de n'avoir ni assez de beauté ni assez de tendresse 5. Dans la générosité de son amour, elle allait jusqu'à croire qu'elle pourrait devenir l'amie de toute autre femme maîtresse du cœur de René ; mais quand elle portait son enfant à son sein, elle ne pouvait s'empêcher de le baigner de larmes. Lorsque le frère d'Amélie6 revenait, Géluta apprêtait le repas; elle ne prononçait que des paroles de douceur, elle ne craignait que de se rendre importune; elle ébauchait un sourire qui expirait à ses lèvres, et, lorsque, jetant des regards furtifs sur René, elle le voyait pâle et agité, elle aurait donné toute sa vie pour lui rendre un moment de repos.
Ghactas essayait quelquefois d'apaiser par sa tranquille raison 7 les troubles de l'âme du frère d'Amélie ; mais il ne
Géluta. Ces ennemis répandent le bruit que René est le complice secret des mauvais desseins des Français.
i. Sens classique : incapable de supporter. ..
v2. Changement de sujet : tour fréquent chez les écrivains classiques, par extension de la Règle : La fortune vient en dormant.
3. Ces deux lignes définissent un des traits essentiels de l'âme ombrageuse de René.
4. Le roman René est le commentaire de cette phrase. Relire les principaux extraits qui en ont été donnés, et spécialement p. 169.
5. Céluta est une touchante figure, presque irréelle à force d'idéalisation et de pureté.Après
son mariage avec René, elle s'était crue heureuse à jamais :
Les yeux de l' Indienne, avec une expression de respect et de tendresse, cherchaient ceux de son époux. D'un cœur religieux eb reconnaissant, elle offrait sa félicité au maître de la nature comme un don qu'elle tenait de lui : la rosée de la nuit remonte, au lever du soleil, vers le ciel d'où elle est descendue.
6. René est souvent désigné par cette périphrase qui nous ramène sans cesse, quand nous lisons les Natchez, au roman René.
7. Chactas n'avait pas toujours eu cette tranquille raison. Sa jeunesse avait été orageuse comme celle de René (voir les extraits d'Atala). Mais l'expérien-
CHATEAUBRIAND
lui pouvait arracher son secret1. « Qu'as-tu? lui disait-il. Tu voulais la solitude ; ne te suffit-elle plus ? Avais-tu pense que ton cœur était inépuisable ? Les sources coulent-elles toujours? — Mais qui empêche, répondait René, quand on s'aperçoit de la fuite du bonheur, de clore la vie? Pourquoi des amis inséparables n'arrivent-ils pas ensemble dans le monde où les félicités ne passent plus3? — Je n'attache pas plus de prix que toi à la vie, répliquait le sachem expérimenté : vous mourez et vous êtes oublié ; vous vivez et votre existence n'occupe pas plus de place que votre mémoire. Qu'importent nos joies et nos douleurs dans la nature3? Mais pourquoi l'occuper toi-même de ce qui dure si peu? Tu as déjà rempli parmi nous les devoirs d'un homme envers ta patrie adoptive ; il t'en reste d'autres à accomplir. Peut-être n'attendras-tu pas longtemps ce que tu désires ».
[Les prédictions de Chactas ne vont pas tarder à s'accomplir. Les Français préparent une nouvelle attaque contre les Natchez et enlèvent le vieil Adario qu'ils emmènent au fort Rosalie. Excités par Onduré, ils s'apprêtent à arrêter René par surprise. Mais celui-ci les devance et se rend de lui-même à la Nouvelle-Orléans. Il est inculpé d'avoir porté les armes contre les Français, et traduit devant un conseil de guerre. Céluta, qu'il a quittée sans la prévenir, le cherche partout, folle de douleur. Elle arrive près de l'endroit où il est enfermé:]
Douleur de Céluta.
Céluta contemplait les hauts murs de la prison, ses tou relies, ses doubles portes, ses guichets surbaissés4, ses
ce et les malheurs l'ont éclairé, et la vieillesse lui a versé la sérénité. C'est le « sage Nestor » de cette épopée.
1 René a-t-il un secret? Son vrai secret, c'est son humeur éternellement inassouvie, et le vieux sachem ne s'y trompe as. René avait cru trouver le onheur dans la solitude et dans l'amour. Mais il retombait toujours dans ses chimères, rêvant une indépendance etunepassiou autres que celles qu'il avait rencontrées.—Voir plus bas, la lettre à Céluta, p. 381.