Qui s'abaissent vers le milieu
LES NATCIIEZ
fenêtres étroites, défendues par des grilles ; demeure formidable, qui avait déjà l'air antique de ïa douleur, sur cette terre nouvelle, dans une colonie d'un jour1. Les Européens n'avaient point encore de tombeau en Amérique qu'ils y avaient déjà des cachots : c'étaient les seuls monuments du passé pour cette société sans aïeux et sans souvenirs.
Consternée à la vue de cette bastille, Géluta demeura d'abord immobile, puis frappa doucement à une porte ; le soldat de garde contraignit l'Indienne à se retirer. Elle fit le tour de la prison par des rues de plus en plus désertes : le ciel continuant à se charger de nuages et le roulement de la foudre se multipliant, l'infortunée s'assit sur la borne où René l'aperçut du haut de la tour. Elle mit sa fille sur ses genoux, se pencha sur elle pour la garantir de la pluie et la réchauffer contre son cœur2. Un violent coup de tonnerre ayant fait lever les yeux à Géluta, elle fut frappée3 d'un rayon de lumière qui s'échappait à travers une fenêtre grillée : par un instinct secret, elle ne cessa plus de regarder cette lumière qui éclairait l'objet d'un si tendre et si fidèle amour4. Plusieurs fois Géluta appela René ; les vents emportèrent ses cris. Ge fut alors qu'elle commença à chanter de longues chansons, dont l'air triste et les paroles plaintives5 lui servirent à la fois à se faire entendre de son mari et à endormir son enfant.
Cette pauvre jeune mère, après avoir été reconnue du frère d'Amélie, s'était retirée pour lui obéir6. Elle languissait à quelque distance : ses membres étaient engourdis ; le froid et la pluie avaient pénétré jusqu'à sa fille qui se glaçait au7 sein maternel.
Céluta promenait des regards tristes sur ces déserts habi-
1. -C'est toujours la même philosophie mélancolique et doublement mélancolique : d'une part la constatation des douleurs humaines, de l'autre l'antithèse entre la société et l'état de nature.
2. Les orages de la nature sont en harmonie avec les orages du cœur. C'est un procédé assez habituel à Chateaubriand. Cf.
René, p. 170. Sur l'amour maternel de Céluta, cf. plus .loin le fragment Retour de CéLuta, p. 381.