Broyé, entre Crécy et Amiens
8. César, traversant l'Adriatique pendant une tempête, lorsqu'il allait combattre Pompée en Grèce, dit au batelier : « Que crains-tu? Tu portes César et sa fortune ».
CHATEAUBRIAND
rent toute leur victoire que par le silence qu'elle répandit sur le champ de bataille. Inquiets de ne plus rien entendre, ils allumèrent des falots, et entrevirent à cette pâle lueur les immenses funérailles1 dont ils étaient entourés. Quelques mouvements muets indiquaient les restes d'une vie sans intelligence ; quelques blessés, sans parole et sans cri, élevaient la tête et les bras au-dessus des régions de la mort : scène indéfinie et formidable entre la résurrection et le néant2.
Edouard3, qui pendant toute cette journée n'avait pas même mis son casque, descendit alors de la colline vers le prince de Galles, et lui dit en le serrant dans ses bras : « Dieu vous doins (donne) persévérance ! vous êtes mon fils.» Le prince s'inclina et s'humilia en honorant son père. Les luminaires élevés par les soldats éclairaient ces embrassements au milieu de tant de jeunes hommes privés pour jamais des caresses paternelles. Le fils et le petit-fils de la lille de Philippe le Bel avaient dans leurs veines de ce sang français qui souillait leurs pieds4; ils pouvaient aller raconter à leur mère, qui vivait encore, ce qu'ils avaient vu dans la vaste chambre ardente où gisaient les corps de ses parents et de ses amis5.
Quand vint le jour, il faisait un brouillard si épais qu'on voyait à peine à quelques pas devant soi. Les communes de Rouen et de Beauvais, une autre troupe commandée par les délégués de l'archevêque de Rouen et du grand-prieur de France, mille lances conduites par le duc de Lorraine, ignorant ce qui s'était passé, s'avançaient au secours de Philippe. Les Anglais plantèrent sur un lieu élevé les bannières tombées entre leurs mains : attirés par ces enseignes de la patrie, les Français venaient se ranger autour d'elles et ils étaient égorgés6.
[ Puis Chateaubriand mène son analyse raisonnèe depuis la bataille de Poitiers jusqu'à la révolution de 1789. Certains passages sentent le