Assez rare
9. Grùtli ou Rùtli : c'est la prairie où les trois conjurés, représentant les cantons d'Uri, Sehwytz, Unterwalden, firent en 1307 le serment d'affranchir leur pays de la tyrannie de l'Autriche.
LA VIE DE RETRAITE ET DE VOYAGES
pays : voilà, au pied de l'Achsenberg, la chapelle qui signale l'endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa d'un coup de pied au milieu des vagues.
Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé1 ? Ne seraient-ils que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes2 et dont on retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède? Les Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils étaient à l'époque de la conquête de leur indépendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches où Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc à la main, d'abime en abîme : moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux ?
Un orage me vient heureusement assaillir3. Nous abordons dans une crique, à quelques pas de la chapelle de Tell : c'est toujours le même Dieu qui soulève les vents et la même conliancc dans ce Dieu qui rassure les hommes. Comme autrefois, en traversant l'Océan, les lacs de l'Amérique, les mers de la Grèce, de la Syrie, j'écris sur un papier inondé4. Les nuages, les Ilots, les roulements de la foudre s'allient mieux au souvenir de l'antique liberté des Alpes que la voix de cette nature efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein5. (Mémoires d'Outre- Tombe, V, 555.)
[Il arrive à Lugano, par la route du Saint-Gothard et le pont du Diable : il décrit la petite ville avec sou aspect italien et, revenu à Lucerne,
1. Il est prouvé aujourd'hui que l'histoire de Tell est une légendeet ne remonte pas avant la lin du 15e siècle. Chateaubriand, dans son Essai sur les révolutions, où trois chapitres sontcônsacrés à la Suisse, avait déjà révoqué en doute l'histoire de la pomme.
2. Ce mot dans le langage Scandinave signifie simplement poètes.^
3. Règle : Il se Jaut entr aider, p. 39, n. 2. — Le mot heureusement s'explique par la suite.
Cette nature, si arrangée pour les promeneurs, n'est plus en harmonie avec la légende de Tell; un orage sur le lac lui redonne sa couleur historique.
4. Il rappelle toujours ses voyages avec complaisance. Il rappelle surtout qu'il écrit dans les tempêtes et les orages.
5. Peu clair. Il veut dire que le paysage d'Uri est devenu efféminé, sous les enjolivements modernes, et qu'il lie parle plus à Pâme de Chateaubriand le langage qu'il aimerait à entendre. D'une manière générale, il trouve qu'on a trop arrangé les montagnes et qu'elles ont perdu de leur pittoresque avec les progrès de la civilisation :
Les chemins modernes, que le Sirnplon a enseignés et que le Simplon efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers, plu3 hardis et plus naturels, n'évitaient aucune difficulté ; ils ne s'écartaient guère du cours des torrents ; ils montaient et descendaient avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les précipices, passaient sous les avalanches, n'ôtant rien au plaisir de l'imagination et à la joie des périls.
CHATEAUBRIAND
il donne son impression sur les montagnes que, décidément, il n'aime pas :]
Le paysage n'est créé que par le soleil ; c'est la lumière qui fait le paysage^. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente2, une lisière de cannes desséchées dans la campagne romaine3 sont plus magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où l'on ne voit goutte en plein midi ; de ces hauts ^paravents à l'ancre4 appelés montagnes ; de ces torrents salis qui beuglent avec les vaches de leurs bords ; de ces faces violâtres5, de ces cous goitreux, de ces ventres hydropiques : foin !
Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les éloges de leurs admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppées dans la nuit dont elles épaississent le chaos6 : leurs angles, leurs ressauts7, leurs grandes lignes, leurs immenses ombres portées, augmentent d'effet à la clarté de la lune. Les astres les découpent et les gravent dans le ciel en pyramides, en cônes, en obélisques, en architecture d'albâtre, tantôt jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant8 par des nuances indéterminées, légèrement lavées de bleu ; tantôt les sculptant une à une et les séparant par des traits d'une grande correction. Chaque vallée, chaque réduit avec ses lacs, ses rochers, ses forêts, devient un temple de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous présentent l'image des zones polaires ; en automne, sous un ciel pluvieux, dans leurs différentes nuances de ténèbres,
1. Cette pensée n'est pas nouvelle. On Ta vue dans Vltinèraire, p. 215. Chateaubriand est très souvent revenu sur cette idée.
2. La plage de Sorrente, immortalisée par une poésie de Lamartine :
Sur la plage sonore où la mer de [Sorrente
Déroule ses flots bleus au pied de [l'oranger. . .
Se reporter plus haut au Voyage en Italie, p. 183.