Son secrétaire, Hyacinthe Pilorge
2. Il excelle à camper un personnage en quelques traits. C'est un des mérites de ses Mémoires où défilent tant de figures que l'on n'oublie plus.
3. L'ag a de l'isthme avait montré à Chateaubriand une longue
carabine qui portait, disait-il, fort loin :
Les gardes aperçurent un paysan qui gravissait la montagne hors du chemin : ils lui crièrent de descendre ,* celui-ci n'entendit point la voix. Alors le commandant se leva avec effort, prit sa carabine, ajusta longtemps entre les sapins le paysan et lui lâcha son coup de fusil. Le paysan fut grièvement blessé et se plaignit. On lui donna cinquante coups de bâton pour le guérir. (Itinéraire.)
LA VIE DE RETRAITE ET DE VOYAGES
: ainsi : « Vous ne passerez pas.» — Gomment, je ne passerai
; pas, et pourquoi?
\ L'explication commence :
> « Votre signalement n'est pas sur le passeport. — Mon j passeport est un passeport des affaires étrangères. — Votre j passeport est vieux. — Il n'a pas un an de date ; il est léga- J lement valide. — 11 n'est pas visé à l'ambassade d'Autriche \ à Paris. — Vous vous trompez, il l'est. — Il n'a pas le timbre ) sec. — Oubli de l'ambassade ; vous voyez d'ailleurs le visa
des autres légations étrangères. Je viens de traverser le can-
X ton de Bâle, le grand-duché de Bade, le royaume de Wùrtem-
\ berg, la Bavière entière, on ne m'a pas fait la moindre dif-
| ficulté. Sur la simple déclaration de mon nom, on n'a pas
> même déployé mon passeport. — Avez-vous un caractère public ? — J'ai été ministre en France, ambassadeur de Sa
\ Majesté très-chrétienne à Berlin, à Londres et à Rome. Je
\ suis connu personnellement de votre souverain et du prince
i de Metternich. — Vous ne passerez pas. — Voulez-vous que
\ je dépose un cautionnement ? Voulez-vous me donner une
\ garde qui répondra de moi? — Vous ne passerez pas. —
) Si j'envoie une estafette au gouvernement de Bohême ? —
\ Gomme vous voudrez1. »
\ La patience me manqua ; je commençai à envoyer le doua-
\ nier à tous les diables. Ambassadeur d'un roi sur le trône,
; peu m'eût importé quelques heures perdues ; mais ambas-
> sadeur d'une princesse dans les fers, je me croyais infidèle ; au malheur, traître envers ma souveraine captive2.
\ L'homme écrivait : le Bâlois ne traduisait pas men mono-
\ logue, mais il y a des mots français que nos soldats ont
\ enseignés à l'Autriche et qu'elle n'a pas oubliés. Je dis à
i l'interprète : « Explique-lui que je me rends à Prague pour
\ offrir mon dévouement au roi de France ». Le douanier, sans
\ interrompre ses écritures, répondit : « Charles X n'est pas
1. Dialogue très vivant où se croisent les paroles cassantes du fonctionnaire, esclave de la consigne, et les répliques hautaines du vicomte de Chateaubriand. En réalité, c'est le douanier qui avait raison. Le passeport avait onze mois de date, ne portait pas de signalement, et n'avait été délivre que pour la Suisse et l'Italie. Chateaubriand n'avait pas voulu le faire renouveler, pour ae pas atti-
rer l'attention sur son voyage et pour ne pas perdre de temps.
2. Il exagère dans son antithèse. Tout retard l'eût agacé et à plus forte raison, s'il avait été « ambassadeur d'un roi sur le trône », mais il éprouve le besoin d'affirmer une fois de plus son loyalisme. D'ailleurs ses scrupules excessifs («je me croyais infidèle au malheur, traître, etc.») sont un peu surprenants.
CHATEAUBRIAND
pour l'Autriche le roi de France ». Je répliquai : « Il l'est pour moi1 ».
[On refuse de le laisser passer. Il envoie une lettre au grand burgrave de Bohême par une estafette et, en attendant la réponse, il se promèaie dans Waldmùnchen ;]
...Tous les jours il y a, ut mos2, spectacle à Waldmùnchen, et j'y assistais à la première place. A six heures du matin, un vieux berger, grand et maigre, parcourt le village à différentes stations ; il sonne d'une trompe droite, longue de six pieds, qu'on prendrait de loin pour un portevoix ou une houlette. Il en tire d'abord trois sons métalliques assez harmonieux, puis fait entendre l'air précipité d'une espèce de galop ou de ranz des vaches3, imitant des mugissements de bœufs et des rires de pourceaux. La fanfare finit par une note soutenue et montante en fausset.
Soudain débouchent de toutes les portes des vaches, des génisses, des veaux, des taureaux ; ils envahissent en beuglant la place du village; ils montent ou descendent de toutes les rues circonvoisines, et, s'étant formés en colonne, ils prennent le chemin accoutumé pour aller paître. Suit, en caracolant, l'escadron des porcs qui ressemblent à des sangliers et qui grognent. Les moutons et les agneaux, placés à la queue, font en bêlant la troisième partie du concert ; les oies composent la réserve : en un quart d'heure tout a disparu4.
Le soir, à sept heures, on entend de nouveau la trompe; c'est la rentrée des troupeaux. L'ordre de la troupe est changé: les porcs font l'avant-garde, toujours avec la même musique ; quelques-uns, détachés en éclaireurs, courent au hasard ou s'arrêtent à tous les coins. Les moutons défilent; les vaches, avec leurs fils, leurs filles et leurs maris, ferment la marche, les oies dandinent sur les flancs. Tous ces animaux regagnent leurs toits, aucun ne se trompe de porte; mais il y a des cosaques qui vont à la maraude, des étourdis qui jouent et ne veulent pas rentrer, de jeunes taureaux qui s'obstinent à rester avec une compagne qui n'est pas de leur crèche. Alors viennent les femmes et les enfants avec leurs petites gaules ; ils obligent les traînards
4. Réplique cinglante, mais assez déplacée et l'on s'étonne même que l'orgueil de Chateaubriand discute sur ce ton avec un chef de douaniers.