‹ Morceaux choisisChapitre 480 sur 530 · Tristesse et désenchantement; il est toujours le même · texte numérisé non relu

Tristesse et désenchantement; il est toujours le même

1 . V? infirmerie Marie-Thérèse où il s'était installé en 1832. C'était un établissement de charité, situé rue d'Enfer (aujourd'hui Denfert-Rochereau)et fondé par la femme de Chateaubriand, qui

LA VIE DE RETRAITE ET DE VOYAGES 479

sants des misères recueillies par ma femme, ployaient sous la colère de mon patron. Le soir, à travers les ormes branches de mon boulevard, j'aperçus les réverbères agités dont la lumière demi-cteinte vacillait comme la petite lampe de ma vie. (Mémoires d'Outre- Tombe, VI, 361.)

liiCÏH!U îrknd remre^n, FnmCe vécut à Partir de ce moment au milfltj el(*ues am,.s fidelf > et Pres4ue ^ l'isolement. Il composa quelques ouvrages qui ont des parties assez curieuses, sans valoir d'ailleurs ses précédents.]

mourut en 1847 et fut enterrée dans la chapelle.

En voici la description :

Je me trouve à la fois dans un monastère, dans une ferme, un verger et un parc. Le matin je m'éveille au son de V Angélus ; j'entends de mon lit le chant des prêtres dans la chapelle ; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s'élève entre un noyer et un sureau : des vaches, des poules, des pigeons et des abeilles ; des sœurs de charité en robe d'étamine noire et en cornette de basin blanc ; des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques vont errant parmi les lilas, les azaléas, les pompadouras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseillers, les framboisiers et les légumes du potager. Quelquesuns de mes curés octogénaires étaient exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la leur sur les pelouses de Kensington, j'ai offert à leurs derniers pas les gazons de mon hoppice ; ils y traînent leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du sanctuaire.

J'ai pour compagnon un gros chat gris-roux à bandes noires transversales, né an Vatican dans la loge de Raphaël; Léon XII l'avait élevé dans un pan de sa robe où je l'avais vu avec envie lorsque le pontife me donnait mes audiences d'ambassadeur.

Le successeur de saint Pierre étant mort, j'héritai du chat sans maître, oomme je l'ai dit en racontant mon

ambassade de Rome. On l'appelait Micet to, surnommé le chat du pape. Il jouit en cette qualité d'une extrême considération auprès des âmes pieuses. Je cherche à lui faire oublier l'exil, la chapelle Sixtine et le soleil de c-tte coupole de Michel- Ange, sur laquelle il se promenait loin de la terre.

Ma maison, les divers bâtiments de Y Infirmerie avec leur chapelle et la sacristie gothique, ont l'air d'une colonie ou d'un hameau. Dans les jours de cérémonie, la religion cachée chez moi, la vieille monarchie à mon hôpital, se mettent en marche. Des processions, composées de tous nos infirmes précédés des jeunes filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. Mm« de Chateaubriand les suit, le chapelet à la main, fière du troupeau objet de sa sollicitude. Les merles sifflent, les fauvettes gazouillent, les rossignols luttent avec les hymnes. Je me reporte aux Rogations dont j'ai décrit la pompe champêtre : de la théorie du christianisme, j'ai passé à la pratique.

Mon gîte fait face à l'occident. Le soir, la cime des arbres éclairés par derrière grave sa silhouette noire et dentelée sur l'horizon d'or. Ma jeunesse revient à cette heure ; elle ressuscite ces jours écoulés que le temps a réduits à l'insubstance des fantômes.

Analyse et Extraits.

[Cet ouvrage, publié en 1836, est la très longue préface d'une Traduction du Paradis perdu de Milton2. Apres un « Avertissement » où il explique pourquoi il a traduit Milton qu'il relit depuis trente ans, et une « Introduction » assez discutable, où il étudie le latin comme source des langues de l'Europe et la vie publique en Angleterre au moyen âge, Chateaubriand expose dans une première partie l'histoire de la littérature anglaise jusqu'aux Tudors : il n'oublie pas les chants populaires et primitifs.

La seconde partie va jusqu'aux Stuarts et est presque exclusivement consacrée à Shakespeare. Il commence par attaquer vigoureusement les romantiques qui ont mal compris le grand poète: ]

Faux admirateurs de Shakespeare.

J'ai mesuré autrefois Shakespeare avec la lunette classique3 ; instrument excellent pour apercevoir les ornements de bon ou de mauvais goût, les détails parfaits ou imparfaits, mais microscope inapplicable à l'observation de l'ensemble, le foyer de la lentille ne portant que sur un point et n'embrassant pas la surface entière4. Dante, aujourd'hui

Page 1