‹ Morceaux choisisChapitre 481 sur 530 · Œuvre importante pour l'étude du romantisme français · texte numérisé non relu

Œuvre importante pour l'étude du romantisme français

2. Cette traduction est complète et assez littérale. Elle a été fort discutée par certains critiqués. Mais des juges compétents en ont loué la fidélité et la couleur. Chateaubriand sentait fort bien le génie de Milton dont il a parlé avec goût (cf.

p. 103). On trouvera à cette référence un extrait de sa traduction.

3. Avant d'attaquer les romantiques, Chateaubriand montre quePesprit classique ne saurait comprendre exactement Sha-

kespeare, et il rappelle que luimême, en plus d'une circonstance? jugea très mal le poète anglais pour l'avoir jugé selon l'esthétique du classicisme \ par exemple, dans certains articles du Mercure de France (avril 1801), qu'il a recueillis dans ses Mélanges littéraires.

4. L'image n'est pas très exacte. La critique classique embras~ se bien la surface entière de l'œuvre littéraire, mais elle juge d'une façon absolue et selon des principes très arrêtés, au lieu de saisir les lois profondes qui donnent naissance à l'œuvre d'art.

l'objet d'une de mes plus hautes admirations, s'offrit à mes yeux dans la même perspective raccourcie. Je voulais trouver une épopée selon les règles dans une épopée libre1 qui renferme l'histoire des idées, des connaissances, des croyances, des hommes et des événements de toute une époque; monument semblable à ces cathédrales empreintes du génie des vieux âges, où l'élégance et la variété des détails égalent la grandeur et la majesté de l'ensemble.

L'école classique, qui ne mêlait pas la vie des auteurs à leurs ouvrages, se privait encore d'un puissant moyen d'appréciation2. Le bannissement de Dante donne une clef de son génie : quand on suit le proscrit dans les cloîtres où il demandait la paix, quand on assiste à la composition de ses poèmes sur les grands chemins, en divers lieux de son exil, quand on entend son dernier soupir s'exhaler en terre étrangère, ne lit-on pas avec plus de charme les belles strophes mélancoliques des trois destinées de l'homme après sa mort?

Qu'Homère n'ait pas existé3 ; que ce soit la Grèce entière qui chante au lieu d'un de ses fils, je pardonne aux érudits cette poétique hérésie ; mais toutefois, je ne veux rien perdre des aventures d'Homère. Oui, le poète a nécessairement joué dans son berceau avec neuf tourterelles ; son gazouillement enfantin4 ressemblait au ramage de neuf espèces d'oiseaux. Niez-vous ces faits incontestables5?... Je tiens que la vie du père des fables a été retracée par Hérodote,

1. Chateaubriand fut initié assez tard à la poésie de Dante. Il eut la révélation d'une autre es-

Sèce d'épopée que celle dont oileau avait donné les règles (Art poétiaue, chant III), ou même que celle qu'il avait lui-même réalisée dans les Martyrs.

2. Il donne ici la règle de la critique historique ou biographique. Il explique l'œuvre par l'homme, de même que dans le paragraphe précédent il l'explique par Vépoque. Il est certain que les classiques ne se préoccupaient pas de tout cela.

3. Allusion à la question homérique, soulevée par l'Allemand Wolf à la fin du 18» siècle et qui battait son plein vers 1830.

Beaucoup de savants ne croyaient pas à l'existence d'Ho-

mère et voyaient dans son œuvre un assemblage de chants populaires. Cf. R. Canat, La Renaissance de la Grèce antique de 1820 à i85o, p. 76 sq. — Tout ce paragraphe ne se rattache que de très loin au développement général. Chateaubriand vient de dire que la vie d'un auteur explique son œuvre et il ajoute :

Ainsi, pour Homère, je le comprends mieux parce que je crois a son existence et que j e me figure ce qu'il fut.

4. Terme impropre et assez singulier. Homère n'est pas enfantin. Sa poésie a certainement la fraîcheur des premiers âges, mais elle est déjà très savante.

5. C'est lui qui souligne. Sa question est naïve et ne décide rien.

CHATEAUBRIAND

père de l'histoire1? Pourquoi donc serais-je allé à Gbio et à Sruyrne, si ce n'eût été pour y saluer l'école et le fleuve de Mélésigène2, en dépit de Wolf, de Woold, d'Ilgen, de Dugas-Montbel et de leurs semblables3? Des traditions relatives au chantre de VOdyssée, je ne repousse que celle qui fait du poète un Hollandais. Génie de la Grèce, génie d'Homère, d'Hésiode, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Sapho, de Simonide, d'Alcée4, trompez-nous toujours ! Je crois ferme à vos mensonges5. Ce que vous dites est aussi vrai qu'il est vrai que je vous ai vu assis sur le mont Hymette, au milieu des abeilles, sous le portique d'un couvent de caloyers6 : vous étiez devenu chrétien, mais vous n'en aviez pas moins gardé votre lyre d'or et vos ailes couleur du ciel où se dessinent les ruines d'Athènes7.

Toutefois, si jadis on resta trop en deçà du romantique8, maintenant on a passé le but; chose ordinaire à l'esprit français, qui sautille du blanc au noir comme le cavalier au jeu d'échecs. Le pis est que notre enthousiasme actuel pour Shakespeare9 est moins excité par ses clartés que par ses taches ; nous applaudissons en lui ce que nous sifflerions ailleurs.

1 . Hérodote avait raconté la vie d'Homère. L'antithèse entre père des fables et père de L'histoire est plus poétique que vraie.

Si Hérodote a créé l'histoire grecque, il a gardé dans son récit bien des fictions et bien des images qui*sentent l'épopée, qui rappellent l'influence d'Homère et qui marquent son goût pour les fables.

2. Surnom d'Homère. Parmi les sept villes qui se disputaient son berceau, il y avait Smyrne, bâtie sur les bords du fleuve Mêles. Mélésigène = né près du Mêlés. — Le raisonnement ici est puéril. Il veut dire au fond : La meilleure preuve qu'Homère a existé, c'est que moi. Chateaubriand, je suis allé voir les lieux où il est né.

3. Ce sont quelques noms de savants qui ne croyaient pas à l'existence d'Homère. L'Allemand Wolf souleva la question dans ses Prolégomènes(i19ï)),D\igas - Montbel," traducteur d'Homère, donna aux environs de 1830 son Histoire des poèmes homériques, où il remplaçait l'in-

dividualité d'Homère par « un Homère multiple et collectif, symbole du peuple grec racontant lui-même, dans ses poésies nationales, ses origines et sa gloire. »

4. Homère et Hésiode, poètes épiques grecs (8e siècle avant J.-C.) ; Eschyle, Sophocle et Euripide sont les trois grands tragiques du 5e siècle; les autres sont des lyriques du 6e siècle.

5. Très belle apostrophe, mais que prouve-t-elle ici? Elle serait mieux à sa place plus bas, lorsqu'il opposera le mauvais goût romantique à la pureté de l'art véritable.

Page 1