Il avait dans son sac de soldat le manuscrit (VAtala
CHATEAUBRIAND
ble1, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis dans un sentiment de religion2: le dernier bruit que j'entendis était la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil. (Mémoires. Première partie, Livre VII.)
[Il est ramassé par les conducteurs des fourgons du prince de Ligne et emmené à Namur. Il traverse Bruxelles et arrive à Ostende où il s'embarque pour Jersey. De là il passe en Angleterre (1793). Il devait y rester plusieurs années. Il y fut malheureux, il connut les pires détresses. C'est dans cet état moral qu'il écrivit l'Essai*.]
Analyse et Extraits.
[VEssat est un beau chaos : Chateaubriand y a versé tout ce qu'il avait dans la tête à cette date, ses lectures, son érudition historique, ses idées philosophiques, ses rêveries. 11 comprend deux parties.
La première étudie les révolutions en Grèce, en Egypte, à Carthage, en Perse. L'auteur veut prouver qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil et que la Révolution française rappelle les révolutions de l'antiquité. C'est pourquoi il use perpétuellement du parallèle soit pour les événements, soit pour les caractères, soit pour les mœurs. Il s'ingénie à trouver entre le passé et le présent des analogies. Certaines sont exactes, d'autres piquantes, la plupart excessives et fausses.]
Caractère des Athéniens et des Français.
Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien el moderne que les nations brillantes de l'Attique
i. Il faut à son imagination royale de ces rapprochements magnifiques et de ces antithèses éclatantes. — L'opposition entre Tèternité de la nature et la brièveté de l'homme est une idée romantique. Cf. Vigny dans la Maison du Berger où la Nature dit à l'homme :
Mon hiver prend vos morts comme son [hécatombe.
Chez Lamartine ( former chant du Pèlerinage d/Jaiotd), Harold mourant déclare que ce qu'il regrette
C'est le rayon brillant du soleil de midi Qui se réfléchira sur mon marbre attiédi .
Harold, dans ses adieux, invoque la nature éternellement jeune et belle en face des créatures éphémères :
Le gland meurt, l'homme tombe, et tu [ne les vois pas 1
2. Etait-il religieux à ce moment ? C'est douteux, puisqu'il raconte plus loin sa conversion.
Ceci, comme plus haut sa prophétie en matière politique, paraît être une impression ajoutée après coup.
3. Sur sa misère à Londres, voir plus bas les notes du passage de V Essai, intitulé Aux Infortunés, p. 74, n. 7.
l'essai sur les révolutions
et de la France? L'étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des cœurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux capitales du goût et des beaux-arts semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs1. C'est là qu'assis à des banquets, vous les entendrez se lancer de lines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres, parler à la fois de politique et d'amour, de l'existence de Dieu et du succès de la comédie nouvelle et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d'Anacréon2 et de Voltaire, au milieu des vins et des fleurs.
Mais où court tout ce peuple furieux3? D'où viennent ces cris de rage dans les uns et de désespoir dans les autres ? Quelles sont ces victimes égorgées sur l'autel des Euménides4? Quel cœur ces monstres à la bouche teinte de sang ont-ils dévoré? Ce n'est rien : ce sont ces Epicuriens5 que vous avez vus danser à la fête et qui ce soir assisteront tranquillement aux farces de Thespis6 ou aux ballets de l'Opéra
Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l'adversité, nés pour tous les arts, civilisés jusqu'à l'excès durant le calme de l'Etat, grossiers et sauvages dans leurs troubles politiques, flottant comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions impétueuses, à présent dans les cieux, le moment d'après dans l'abîme, enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnaissance, le second sans en sentir de remords, ne se rappelant ni leurs crimes ni leurs vertus, amants pusillanimes de la vie durant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles, vains, railleurs, ambitieux, novateurs7,