LES VARIANTES DE CHATEAUBRIAND
[D'après le livre de M. Giraud : Chateaubriand, études littéraires.]
On sait que Chateaubriand a souvent remanié, retouché certains de ses textes. On a pu comparer, dans ce recueil, deux variantes d'une nuit d'Amérique, celle de YEssai sur les Révolutions (p. 76) et celle du Génie du Christianisme (p. 101) [M. V. Giraud. dans son Chateaubriand, études littéraires, p. 187 sq., signale encore d'autres variations de la même page]. On a vu aussi que certaines descriptions de Y Itinéraire avaient été reprises avec modifications, pour les Martyrs (cf. pages 232, 234 et 289 de ce recueil).
Pour bien se rendre compte du travail de la composition et du style chez Chateaubriand, voici un passage des Mémoires d' Outre-Tombe, pour lequel nous donnons d'abord la première rédaction, puis la rédaction définitive de l'édition Biré. Je cite d'après M. V. Giraud, à qui j'ai déjà fait plus d'un emprunt et qui est assurément le meilleur guide pour ces sortes d'études1.
C'est un passage sur l'enfance de Chateaubriand.
Première rédaction
[D'après M. Giraud, dans Chateaubriand, études littéraires, p. C7.J
Je paraissais déguenillé au milieu des enfants parés de leurs plus beaux habits, A certains jours de Vannée, il y a à Saint-Malo des espèces de foires qu'on appelle des assemblées et qui se tiennent dans des îles et sur des forts aux environs de la ville. Rien de plus gai que ces jetés. On s'y rend à pied quand la mer est retirée ou en bateau lorsqu'elle est pleine. La foule des matelots et des paysans, le concours des marchands, les tentes élevées au bord de la mer, les vaisseaux qui entraient au port ou mouillaient en rade, les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre
i. M. Giraud, dans son livre, donne plusieurs variantes intermédiaires entre le « premier jet»
et la rédaction définitive. Elles sont fort curieuses. Mais il a
paru préférable ici de donner seulement l'ébauche et le texte définitif pour que les élèves puissent l'aire plus facilement la comparaison.
APPENDICE
dans ces fêtes le m\>uvement et la gaitô. Tétais le seul qui n'en partageât pas la joie ; j'y paraissais mal velu et sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la mauvaise Jortune, j'allais asseoir loin de la foule auprès de ces Jlaques d'eau que la mer laisse dans la concavité des rochers. Là, je m'abandonnais à mes petites rêveries ; je m'amusais à voir voler les oiseaux de mer ou à ramasser des coquillages à mes pieds. Le soir en rentrant, je n'étais guère plus heureux. J'avais le malheur d'avoir pour certains mets une répugnance invincible, on me forçait d'en manger. J'implorais les yeux de La France pour qu'il m'enlevât mon assiette lorsque mon père par hasard tournait la tête; car si je ne mangeais pas ce qu'on m'avait servi, j'allais coucher sans souper. J'ai souvent ainsi souffert de la faim. Pour le feu, même rigueur. On ne souffrait pas que j'approchasse de la cheminée. Il y a loin de là aux soins que l'on donne aux enfants d'aujourd'hui.
Mais si j'avais des peines qui ne sont plus connues del'en- Jance, j'avais aussi des plaisirs qu'elle ignore presqu' entièrement. On ne sent plus ce que c'est que ces fêtes de religion et de famille, où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir avec vous ; où le paysan dans sa cabane mangeait le même gâteau que le roi dans son palais. L'espérance d'un pareil jour qui revenait tous les ans faisait supporter aux misérables 364 de privations et de travaux. Noël, le premier jour de l'An, les Rois, le Carnaval, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean grâce à la Religion étaient pour moi des jours de bonheur. Il n'y a que la Saint-François que
je1 point : personne n'a jamais célébré ma fête2, car je
n'ai jamais apporté de joie à personne ; et comme Job j'ai maudit le jour où je suis né. Cette petite ville de Saint-Malo remplie de hardis navigateurs et d'hommes habitués aux périls se distinguait par sa piété. Elle ne ressemblait à aucune ville de France, elle avait quelque chose d'étranger et rappelait l'Espagne par ses mœurs et même par le costume des habitants. Plusieurs familles malonines étaient établies à Cadix et plusieiws familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. Saint-Malo lui-même par sa position dans une
1. « Ici quelques lettres barrées et indéchiffrables. » (Note de M. Giraud.)
2. Ici le texte du manuscrit original porte « et comme Job j'ai maudit le jour où je suis né », rayé par l'auteur puisque
c'est reporté à la ligne suivante. Je n'ai pas cru utile, dans un texte destiné aux élèves, de donner quelques particularités orthographiques ni quelques lapsus évidents de Chateaubriand.
CHATEAUBRIAND
presqu'île, par le caractère de son architecture, par sa chaussée, ses citernes, ses murs et ses forts avancés dans la mer, a beaucoup de ressemblance avec Cadix; et quand f ai vu cette dernière ville fai songé sur le champ à la première1...
Aux fêtes dont fai parlé plus haut, on me conduisait avec mes sœurs à ces diverses églises. Quelquefois c'était à la Victoire, ce couvent d'Ursulines bâti, sous les murs de la ville au bord de la mer : et mon oreille était frappée par la douce voix de quelques femmes invisibles dont les paisibles cantiques se mêlaient aux mugissements des vagues pour louer Celui qui creuse le gouffre de la mer et forme V abîme du cœur de Vhomme. Le plus souvent on nous menait à la cathédrale lorsque dans Vhiver à Vhcure du salut la vieille Basilique était remplie d'une foule immense ; que les autels étaient éclairés de toutes parts; qu'on voyait de vieux matelots à genoux, de jeunes, femmes et des enfants tenant leurs petites bougies pour éclairer leurs livres de prières ; que la multitude au moment de la bénédiction chantait en chœur le Tantum ergo ; que dans l'intervalle de ces chants on entendait le vent de la mer et des tempêtes de Noël qui ébranlaient les vitraux de l'église, j'éprouvais tout enjant que j'étais un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me dit de joindre mes deux mains pour prier Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris. Ce que je ne vois aujourd'hui que par les yeux de la foi, je le voyais comme en réalité : Dieu descendant sur l'autel au son de la cloche sacrée, les deux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux à l'Eternel..
Rédaction définitive
[D'après les Mémoires d'Outre- Tombe, éd. Biré, I, 48. j
J'étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur
braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger qui rappelait l'Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix, des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l'architecture, les maisons,
1. Ici un court fragment sur I n'a pas été reproduit dans le la cathédrale de Saint-Malo, qui | texte définitif.
APPENDICE
les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix ; quand j'ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première1
Certains jours de l'année, les habitants de la ville et delà campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s'y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J'étais le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie. J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Evitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m'amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère p}us heureux ; j'avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d'en manger. J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. 11 y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui.
Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle, j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.
On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir ; Noël, le premier de l'An, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès Tannée 1015, les Malouins firent vœu d'aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale
1. Ici un court fragment sur I n'est pas dans la version origiles mœurs des Malouins, qui | nale.
CHATEAUBRIAND
de Chartres ; n'ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne? « Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête, que je viens de rappeler, j'étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que lit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux1.
APPENDICE III