CHATEAUBRIAND ET L'AMÉRIQUE I
[D'après le livre de M. Bédier.]
[On sait que M. Bédier, dans ses Etudes critiques (article Vérité et fiction) sl démontré que Chateaubriand n'avait pas visité toute la partie de l'Amérique du Nord qu'il disait avoir vue. Parti de Saint-Malo le
1. On trouvera dans le livre de M. Bédier, Etudes critiques, p. 292, plusieurs indications de passages retouchés par Chateau-
briand dans l'ensemble de son œuvre. On pourra en tirer d'intéressants exercices de comparaison.
APPENDICE
8 avril 1791, arrivé à Baltimore le 10 juillet (la traversée fut très longue) rembarqué le 10 décembre pour débarquer au Havre le 2 janvier 1792, il ne passa que cinq mois aux Etats-Unis, pendant lesquels il lai était impossible, tout calcul fait, de parcourir tout le chemin que ce récit du voyage en Amérique laisserait supposer.
M. Bédier prouve d'abord, en dressant pour chacune des étapes le temps minimum et en ne tenant compte d'aucun arrêt ni d'aucun accident, que Chateaubriand ne pouvait pas être à Philadelphie pour le 10 décembre.
Il montre ensuite qu'il est bien singulier que la relation du voyage jusqu'au Niagara soit très précise alors que la suite est pleine d'obscurités.
Il prouve que Chateaubriand n'a vu ni ce qu'il dépeint dans la seconde moitié du Voyage en Amérique (par exemple les Florides), ni le cours du Meschacebé si magnifiquement décrit dans Ataîa, ni les paysages de son épopée des Natcbe%. Aurait-il donc imaginé tout cela? M. Bédier démontre que ce sont des récits de voyageurs qui lui ont donné la vision première de ces régions, et il donne des textes nombreux sur lesquels l'imagination de Chateaubriand a travaillé. En voici deux pour faire connaître comment Chateaubriand utilisait ses sources et subissait la suggestion d'une page écrite par d'autres : ]
A. — Comparer à la description fameuse du Meschacebé dans Atala, p. it+i, ces lignes de V américain Bartram qui raconta en 1791 des voyages accomplis de ijj3 à iyj8 :
« Je remis de bonne heure à la voile sur la rivière Saint-Jean et je vis ce jour-là de grandes quantités de pistia stratiotes, plante aquatique très singulière. Elle forme des îles flottantes dont quelques-unes ont une grande étendue et qui voguent au gré des vents et des eaux. Ces groupes commencent pour l'ordinaire ou sur la côte ou près du rivage, dans les eaux tranquilles ; de là, ils s'étendent par degrés vers la rivière, formant des prairies mobiles, d'un vert charmant, qui ont plusieurs milles de long et quelquefois un
quart de mille de large Quand les grosses pluies, les grands
vents font subitement élever les eaux de la rivière, il se détache de la côte de grandes portions de ces îles flottantes. Ces îlots mobiles offrent le plus aimable spectacle : ils ne sont qu'un amas des plus humbles productions de la nature et pourtant ils troublent et déçoivent l'imagination. L'illusion est d'autant plus complète qu'au milieu de ces plantes en fleurs, on voit des groupes d'arbrisseaux, des vieux troncs d'arbres abattus par les vents et couverts encore de la longue mousse qui pend entre leurs débris. Ils sont même habités et peuplés de crocodiles, de serpents, de grenouilles, de loutres, de corbeaux, de hérons, de courlis, de choucas. (Bédier, p. 264.) » ,
B. — Comparer la description des castors dans Voyage en Amérique et dans le livre du Père jésuite Charlevoix :
Histoire et description générale de la Nouvelle France... (Paris, i?44/* [Bédier, p. 220] :
Chateaubriand*
La longueur moyenne du castor est de deux pieds *et demi à trois pieds ; sa largeur d'un flanc à i'autre,d'environ quatorze pouces; il peut peser quarante-cinq livres, sa tête ressemble à celle du rat; ses yeux sont petits, ses oreilles courtes, nues en dedans, velues en dehors ; ses pattes de devant n'ont guère que trois pouces de long et sont armées d'ongles creux et aigus ; ses pattes de derrière, palmées comme celles du cygne, lui servent à nager ; la queue est plate, épaisse d'un pouce, recouverte d'écaillés hexagones, disposées en tuiles comme celles des poissons ; il use de cette queue en guise de truelle et de traîneau.
Les mâchoires, extrêmement fortes, se croisent ainsi que les branches des ciseaux ; chaque mâchoire est garnie de dix dents, dont deux incisives de deux pouces de longueur : c'est l'instrument avec lequel le castor coupe les arbres, équarrit leurs troncs, arrache leur écorce, et broie les bois tendres dont il se nourrit.
L'animal est noir, rarement blanc ou brun ; il a deux poils, le premier long, creux et luisant ; le second, espèce de duvet qui pousse sous le premier, est le seul employé dans le feutre. Le castor vit vingt ans. La femelle est plus grosse que le mâle et son poil est plus grisâtre sous le ventre.
Charlevoix.
Les plus grands castors ont un peu moins de quatre ou cinq pieds sur quinze pouces de large d'une hanche à l'autre, et pèsent
soixante livres La tête d'un
castor est à peu près de la figure d'un rat de montagne. Il a les yeux petits, les oreilles courtes, rondes, velues par dehors, sans poil en dedans. Ses jambes sont courtes, particulièrement celles de devant ; elles n'ont guère que quatre ou cinq pouces de long ; les ongles en sont taillés de biais et aigus, comme les plumes à écrire. Les pieds de derrière sont garnis de membranes entre les doigts ; ainsi le castor nage avec la même facilité que tout animal aquatique. Sa queue est épaisse d'un pouce...couverte d'une peau écailleuse, dont les écailles sont hexagones... et sont appuyées les unes sur les autres comme toutes celles des poissons.
Les mâchoires ont une force extraordinaire..., elles se croisent comme les deux tranchants des ciseaux. Chaque mâchoire est garnie de dix dents, dont deux incisives et huit molaires.
Les deux incisives supérieures ont deux pouces et demi de long.
Ils vivent d'écorces... et de bois tendre.
Dans les quartiers du Nord les plus reculés, les castors sont noirs, mais il s'y en rencontre quelquefois de blancs*, dans les pays plus tempérés, ils sont bruns... leur poil est de deux sortes : l'un est rude, gros,, luisant..., l'autre poil est un duvet très fin... et c'est celui qu'on met en œuvre. On prétend que le castor vit quinze ou vingt ans.
APPENDICE
APPENDICE IV
[CHATEAUBRIAND ET L'ITINÉRAIRE] Le Journal du valet Julien1.
[Le valet Julien, qui accompagna Chateaubriand à Jérusalem, prit, lui aussi, des notes de voyage qui ont été publiées. Elles n'ont aucune valeur littéraire et il ne saurait être question de proposer un sujet de comparaison qui serait fort ridicule. Mais on verra mieux, semble-t-il, par quelques extraits fort prosaïques de Julien, à quel point Chateaubriand fut un grand magicien qui poétisait tout ce qu'il touchait :]
Il a fallu nous occuper de notre départ pour Jaffa qui eut lieu le jeudi 18 septembre. Nous nous sommes embarqués sur un bâtiment greG, où il y avait au moins, tant hommes que femmes et enfants, cent cinquante Grecs qui allaient en pèlerinage à Jérusalem, ce qui causait beaucoup d'embarras dans le bâtiment. Nous avions, de même que les autres passagers, nos provisions de bouche et nos ustensiles de cuisine que j'avais achetés à Constantinople. J'avais, en outre, une autre provision assez complète que M. l'ambassadeur nous avait donnée, composée de très beaux biscuits, jambons, saucissons, cervelas ; vins de différentes sortes, rhum, sucre, citrons, jusqu'à du vin de quinquina contre la fièvre. Je me trouvais donc pourvu d'une provision très abondante que je ménageais et ne consommais qu'avec une grande économie, sachant que nous n'avions pas que ce trajet à faire;, tout était serré où aucun passager ne pouvait aller. Notre trajet, qui n'a été que de treize jours, m'a paru très long par toutes sortes de désagréments et de malpropretés sur le bâtiment. Pendant plusieurs jours de mauvais temps que nous avons eus, les femmes et les enfants étaient malades, vomissaient partout, au point que nous étions obligés d'abandonner notre chambre et de coucher sur le pont 2
[Près de la mer Morte] nous sommes descendus de cheval
nous avions une assez bonne cantine que les religieux de Jérusalem nous avaient donnée. Après notre collation faite, nos Arabes allèrent à une certaine distance de nous, pour écouter, l'oreille sur terre, s'ils entendaient quelque bruit; nous ayant assuré que nous pouvions être tranquilles, alors chacun s'est abandonné au sommeil. Quoique couché sur des cailloux, j'avais fait un très bon somme, quand Monsieur vint me réveiller, à cinq heures du matin, pour faire préparer tout notre monde à partir. Il avait déjà empli une bouteille en fer-blanc, tenant environ trois
1. Passages cités par Château- I moires d'Outre- Tombe, II, 508 sq. briand lui-même dans ses Mé- | 2. Cf. notre Chateaubriand, p. 229.
CHATEAUBRIAND
chopines, de l'eau de la mer Morte, pour rapporter à Paris
Nous sommes arrivés au Jourdain à sept heures du matin, par des sables où nos chevaux entraient jusqu'aux genoux, et par des fossés qu'ils avaient peine à remonter. Nous avons parcouru le rivage jusqu'à dix heures, et, pour nous délasser, nous nous sommes baignés très commodément par l'ombre des arbrisseaux qui bordent le fleuve. Il aurait été très facile de passer de l'autre côté à la nage, n'ayant de largeur, à l'endroit où nous étions, qu'environ 40 toises; mais il n'eût pas été prudent de le faire, car il y avait des Arabes qui cherchaient à nous rejoindre, et en peu de temps, ils se réunissent en très grand nombre. Monsieur a empli sa seconde bouteille de fer-blanc d'eau du Jourdain *.
APPENDICE V