‹ Morceaux choisisChapitre 517 sur 530 · Cf. notre Chateaubriand, p · texte numérisé non relu

Cf. notre Chateaubriand, p

APPENDICE

Le Forum1.

Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de l'histoire, les réflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre âme que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur Fâme : après avoir vu les ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vécu de leur temps. Les souvenirs de l'esprit* sont acquis par l'étude ; les souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi dire témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris ; mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, un tombeau servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes ; et Rome, plus souvent qu'une autre, présente le triste aspect de la misère et de la dégradation ; mais tout à coup une colonne brisée, un bas-relief à demi-détruit, des pierres liées à la façon indestructible des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se lasser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.

Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme. Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut à peine conserver quelques faits ; et ce Forum, petite espace, centre d'une ville alors très circonscrite, et dont les habitants combattaient autour d'elle pour son territoire, ce Forum, n'a-t-il pas occupé, par les souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps ? Honneur donc, éternel honneuraux peuples courageux etlibres, puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postérité ! (IV. 3.)

1. Pour cette méditation, cf. la Lettre à M. de Fontanes, p. 185.

CHATEAUBRIAND

G. — Stendhal, Promenades dans Rome1.

* La campagne romaine2.

Le 3 août [1827J nous traversâmes ces campagnes désertes, et cette solitude immense qui s'étend autour de Rome à plusieurs lieues de distance. L'aspect du pays est magnifique ; ce n'est point une plaine plate; la végétation y est vigoureuse. La plupart des points de vue sont dominés par quelque reste d'aqueduc ou quelque tombeau en ruines qui impriment à cette campagne de Rome un caractère de grandeur dont rien n'approche. Les beautés de l'art redoublent l'effet des beautés de la nature et préviennent la satiété, qui est le grand défaut du plaisir de voir des paysages. Souvent, en Suisse, un instant après l'admiration la plus vive, il se trouve qu'on s'ennuie. Ici l'âme est préoccupée de ce grand peuple qui maintenant n'est plus. Tantôt on est comme effrayé de sa puissance, on le voit qui ravage la terre; tantôt on a pitié de ses misères et de sa longue décadence. Pendant cette rêverie, les chevaux ont fait un quart de lieue ; on a tourné un des plis du terrain ; l'aspect du pays a changé, et l'âme revient à admirer les plus sublimes paysages que présente l'Italie. Salve magna parens rerum*!. ..

De la table où j'écris, je vois les trois quarts de Rome ; et, en face moi, de l'autre côté de la ville, s'élève majestueusement la coupole de Saint-Pierre. Le soir, lorsque le soleil se couche, je l'aperçois à travers les fenêtres de Saint-Pierre, et, une demi-heure après, ce dôme admirable se dessine sur cette teinte si pure d'un crépuscule orangé surmonté au haut du ciel de quelque étoile qui commence à paraître.

Rien sur la terre ne peut être comparé à cela. L'âme est attendrie et élevée, une félicité tranquille la pénètre tout entière. Mais il me semble que, pour être à la hauteur de ces sensations, il faut aimer et connaître Rome depuis longtemps. Un jeune homme qui n'a jamais rencontré le malheur ne les comprendrait pas. (I, 17. Galmann-Lévy, édit.)

1. Ecrit en 1829. Depuis 1802, l'auteur avait fait plusieurs séjours à Rome.

2. Ecrit à la date du 43 août 4827. Cf. notre Chateaubriand , p. 185. L'influence de la Lettre

à M. de Fontanes est visible, mais quelle différence dans le style !

3. « Salut, mèreillustre de l'univers ! » C'est aussi le cri de Chateaubriand .

APPENDICE

Le Golysée1.

Le Golysée offre trois ou quatre points de vue tout à fait différents. Le plus beau peut-être est celui qui se présente au curieux lorsqu'il est dans l'arène où combattaient les gladiateurs, et qu'il voit ces ruines immenses s'élever tout autour de lui. Ce qui m'en touche le plus, c'est ce ciel d'un bleu si pur que l'on aperçoit à travers les fenêtres du haut de l'édifice vers le nord.

Il faut être seul dans le Golysée ; souvent vous serez gêné par les murmures pieux des dévots, qui, par troupes de quinze ou vingt, font les stations du Calvaire, ou par un capucin qui, depuis Benoît XIV qui restaura cet édifice, vient prêclïer ici le vendredi. Tous les jours, excepté au moment de la sieste ou le dimanche, vous rencontrez des maçons servis par des galériens ; car il faut toujours réparer quelque coin de ruines qui s'écroule. Mais cette vue singulière finit par ne pas nuire à la rêverie. . .

Je le sens trop, de telles sensations peuvent s'indiquer, mais ne se communiquent point. Ailleurs ces souvenirs2 pourraient être communs ; pour le voyageur placé sur ces ruines, ils sont immenses et pleins d'émotion. Ces pans de murs, noircis par le temps, font sur l'âme l'effet de la musique de Cimarosa, qui se charge de rendre sublimes et touchantes les paroles vulgaires d'un libretto. L'homme le plus fait pour les arts, J.-J. Rousseau, par exemple, lisant à Paris la description la plus sincère du Colysée, ne pourrait s'empêcher de trouver l'auteur ridicule à cause de son exagération et, pourtant, celui-ci n'aurait été occupé qu'à se rapetisser et à avoir peur de son lecteur. . .

Que de matinées heureuses j'ai passées au Golysée, perdu dans quelque coin de ces ruines immenses. Des étages supérieurs on voit en bas, dans l'arène, les galériens du pape travailler en chantant. Le bruit de leurs chaînes se mêle au chant des oiseaux, tranquilles habitants du Golysée. Ils s'envolent par centaines quand on approche des broussailles qui couvrent les sièges les plus élevés où se plaçait jadis le peuple roi. Ce gazouillement paisible des oiseaux, qui retentit faiblement dans ce vaste édifice, et, de temps à autre, le

1 . Ainsi orthographié. Articles du 16 et 17 août 1827. Cf. notre Chateaubriand, p. 189.

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