CHATEAUBRIAND ET LE MAL DU SIÈCLE
Extraits du roman de Sénancour, Obermann.
[Le roman Obermann, paru quelques années après René, a souvent été rapproché de René comme exprimant également le mal du siècle. 11 y a des ressemblances entre les deux œuvres, mais aussi des différences. Nous donnons deux textes, pour qu'on puisse saisir les unes et les autres. ]
Obermann et René1
Quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j'éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l'âge facilement heureux. Je n'étais pas gai pourtant: presque heureux, je n'avais que l'agitation du bien-être. Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. Plusieurs fois j'étais dans les bois avant que le soleil parût. Je gravissais les sommets encore dans l'ombre, je me mouillais dans la bruyère pleine de rosée ; et quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède
i. Cf. René, p. 169.— On relève- I description d'un pessimisme ra les ressemblances dans cette | sentimental.
l'aurore. J'aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais ; j'aimais les collines couvertes de bruyère, j'aimais beaucoup les grès renversés et les rocs ruineux, j'aimais bien plus ces sables mobiles, dont nul pas d'homme ne marquait l'aride surface sillonnée çà et là par la trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite. Quand j'entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais mieux, et pour un moment je ne cherchais plus rien. C'est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait déjà, et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau, j'aime cette écorce blanche, lisse et crevassée, cette tige agreste, ces branches qui s'inclinent vers la terre, la mobilité des feuilles, et tout cet abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts. Temps perdu, et qu'on ne saurait oublier ! Illusion trop vaine d'une sensibilité expansive ! Que l'homme est grand dans son inexpérience ! Qu'il serait fécond, si le regard froid de son semblable, si le souffle aride de l'injustice ne venait pas dessécher son cœur ! J'avais besoin de bonheur. J'étais né pour souffrir. .. Des déchirements prolongés, semblables à des gémissements funèbres : voilà le matin de la vie ; à midi, des tempêtes plus froides et plus continues ; le soir, des ténèbres plus épaisses, et la journée de l'homme est achevée.
Obermann contre René1.
Je ne suis point l'esclave des passions, je suis plus malheureux : leur vanité ne me trompera point, mais enfin ne fautil pas que la vie soit remplie par quelque chose ? Quand l'existence est vide, peut-elle satisfaire ? Si la vie du cœur n'est qu'un néant agité, ne vaut-ii pas mieux la laisser pour un néant plus tranquille ? Il me semble que l'intelligence cherche un résultat ; je voudrais que l'on me dît quel est celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entraîne mes heures : je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur moi, seules et lentes, sans désirs, sans illusions, sans but.
1. La misère d'Obermann n'est pas seulement d'ordre sentimental. Obermann souffre dans sa raison et dans sa volonté. Il voudrait connaître l'énigme du
monde, pour savoir et pour agir.
Le livre est rempli de méditations métaphysiques. On opposera le passage suivant aux plaintes de René.
APPENDICE
Ce n'est point dans le malheur que je songerais à rejeter la vie. La résistance éveille l'âme et lui donne une attitude plus fière ; l'on se retrouve enfin quand il faut lutter contre de grandes douleurs ; on peut se plaire dans son énergie, on a du moins quelque chose à faire. Mais ce sont les embar ras, les ennuis, les contraintes, l'insipidité de la vie, qui me fatiguent et me rebutent. . . Je me demande quelquefois où me conduira cette contrainte qui m'enchaîne à l'ennui, cette apathie d'où je ne puis jamais sortir, cet ordre de choses nul et insipide dont je ne saurais me débarrasser, où tout manque, diffère, s'éloigne, où toute probabilité s'évanouit, où l'effort est détourné, où tout changement avorte, où l'attente est toujours trompée, même celle d'un malheur du moins énergique, où l'on dirait qu'une volonté ennemie s'attache à me retenir dans un état de suspension et d'entraves, à me leurrer par des choses vagues et des espérances évasives, afin de consumer ma durée entière sans qu'elle ait rien atteint, rien produit, rien possédé. . .
11 se peut que le vrai bien de l'homme soit son indépendance morale, et que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans des situations multipliées ; que tout devienne songe hors de lui, et que la paix soit dans le cœur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se reposera la pensée désabusée ? Que faire dans la vie quand on est indifférent à tout ce qu'elle renferme ? Quand la passion de toutes choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos cœurs, le charme abandonne nos désirs détrompés, et l'irrémédiable ennui naît de ces cendres refroidies. . .
Que veux-je ? que suis-je ? que demander à la nature ? Est-il un système universel, des convenances, des droits selon nos besoins ? L'intelligence conduit-elle les résultats que mon intelligence voudrait attendre ? Toute cause est invisible, toute fin trompeuse ; toute forme change, toute durée s'épuise, et le tourment du cœur insatiable est le mouvement aveugle d'un météore errant dans le vide où il doit se perdre. Rien n'est possédé comme il est conçu, rien n'est connu comme il existe. Nous voyons les rapports et non les essences ; nous n'usons pas des choses mais de leurs images. Cette nature cherchée au dehors et impénétrable dans nous est partout ténébreuse. Je sens est le seul mot de l'homme qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude de mon être en est aussi le supplice. Je sens, j'existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m'abreuver de la séduction d'un monde fantastique, pour
CHATEAUBRIAND
rester atterré de sa voluptueuse erreur. Le bonheur ne serait pas la première loi de la nature humaine ! Le plaisir ne serait pas le premier moteur du monde sensible ! Si nous ne cherchons pas le plaisir, quel sera notre but? Si vivre n'est qu'exister, qu'avons-nous besoin de vivre ? Nous ne saurions découvrir ni la première cause ni le vrai motif d'aucun être : le pourquoi de l'univers reste inaccessible à l'intelligence individuelle. La fin de notre existence nous est inconnue; tous les actes de la vie restent sans but.
APPENDICE XI
[CHATEAUBRIAND ET LE ROMANTISME 1 j
* Comparer le passage de René, choisi comme texte de lecture expliquée, p. 20, et VIsolement de Lamartine.
* Comparer le fragment de René sur la maison paternelle, p. 171, et la poésie de Lamartine, Milly ou la terre natale (cf. p. 172, n. 3).
* Comparer la « Retraite de Russie » dans Chateaubriand, p. 318, et le fragment de Hugo (UExpiation, cf. p. 318, n. 1) qui a pu être inspiré par la lecture de Chateaubriand.
* Comparer le Moïse de Chateaubriand, p. 399, et le Moïse de Vigny.
* Comparer dans Atala, la description du village de la mission, p. 150, et dans Jocelyn, l'épisode des Laboureurs.
* Comparer le passage de Chateaubriand sur les églises gothiques, p. 115, et telle description de ces églises dans Michelet.
* Comparer la bataille des Francs dans les Martyrs, p. 271 sq., et tel récit de bataille, dans Augustin Thierry, dans la Conquête de l'Angleterre ou dans les Récits des temps mérovingiens.
4. Il ne saurait être question d'épuiser ici ce vaste sujet. On n'a voulu que signaler à l'attention
des élèves quelques problèmes importants, faciles à résoudre par des comparaisons de textes.
Fig. 25 — Tombeau de Chateaubriand.
Ce tombeau est situé dans l'îlot du Grand-Bé, près de Saint-Malo. En 1828, Chateaubriand avait choisi cet endroit, et il en avait obtenu la concession, en 1831, après d'assez longs pourparlers : « Je reposerai donc, écrivait-il, au bord de la mer que j ai tant aimée. »
Page3
Préface 5
Avertissement H
Explication des signes et abréviations 14
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
Première Période.— Avant l'apologie du christianisme 15
Deuxième Période. — L'apologiste du christianisme . . 15
Troisième Période. — L'activité litttéraire 16
Quatrième Période. — La vie politique 16
Cinquième Période. — Les dernières années 17
Exemple de Lecture expliquée 20
Première Période : AVANT L'APOLOGIE DU CHRISTIANISME
(1 768-1 800) L'œuvre expliquée par l'auteur.
[LES ANNÉES DE JEUNESSE (i?68-i?gi)]
Je viens au monde 29
Plancoët 30
t. Comme on l'a dit dans l'Avertissement (p. 12), les Mémoires d'Outre-Tombe ne sont pas groupés sous un titre spécial mais sont disséminés à travers les autres œuvres qu'ils servent à encadrer et à expliquer. — On ne trouvera pas non plus sous
un titre spécial cette Correspondance de Chateaubriand qui sera bientôt publiée mais qui ne l'est pas encore : du moins les élèves en auront-ils une idée très suffisante en se reportant aux fragments cités pp. 178, 185, 411 (cf.
CHATEAUBRIAND
Tages
Le printemps en Bretagne. — Campagnes pélagiennes.
— Coucher de lune sur la mer 32
Le port de Brest 35
Description du château de Combourg 36
Vie à Combourg. — Journées et soirées 38
Mon donjon 41
Lucile 42
Deux années de délire 44
^^Présentation à Versailles .-. 47,
Gens de lettres ""48
Mirabeau 50
Société. — Aspect de Paris [en 1789-1790] 52
LE VOYAGE EN AMÉRIQUE [Fait en 1791, publié en 1827.]
Analyse èt Extraits.
Les Onondagas « 56
Lacs du Canada 57
Journal sans date 57
Description de quelques sites dans l'intérieur des
Florides 61
Histoire naturelle : castors 62
Mœurs des sauvages : la guerre 64