Joubert était une nature très délicate de corps et d'âme
Il soignait sa santé, mais il soignait aussi ses amitiés et ses amis.
CHATEAUBRIAND
l Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les j feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une \ bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges1. Profond méta- \ physicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était i propre, devenait peinture ou poésie ; Platon à cœur de La Fontaine2, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empê-
> chait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après 5 sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe éolienne qui
rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air. » Mme Victorine de Chastenay prétendait qu'il avait Vair d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui s'en tirait comme elle' pouvait : définition charmante et vraie3, i Nous riions des ennemis de M. de Fontanes4, qui le vou-
> laient faire passer pour un politique profond et dissimulé : s c'était tout simplement un poète irascible, franc jusqu'à la
i colère, un esprit que la contrariété poussait à bout et qui. ne pouvait pas plus cacher son opinion qu'il ne pouvait prendre celle d'autrui. Les principes littéraires de son ami
\ Joubert n'étaient pas les siens : celui-ci trouvait quelque
1. Ajoutez à cela que Joubert annotait ses livres de petits signes mystérieux où il était le seul à se reconnaître.