INTRODUCTION
Ce n'étaient pas les sophistes qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le monde qu'ils égaraient2. On l'avait séduit en lui disant que le christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté3 ; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner les hommes et retarder le bonheur et les lumières du genre humain ; on devait donc chercher à prouver au contraire que de toutes les religions qui ont jamais existé la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres, que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël. On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus
1. 11 faudrait chronologiquement placer Atala avant le Génie, mais Atala n'est qu'un fragment du Génie que certaines circonstances (voir plus loin à Atala, p.
138) firent publier un peu avant le Génie. Chateaubriand, revenu d'Angleterre, avec quelques feuilles imprimées du Génie, s'était mis aussitôt, sur lesconseils de Fontanes, à travailler pour la librairie Migneret, soit dans son entresol de la rue de Lille, soit dans la maison de campagne de Mme de Beaumont, à Savignysur-Orge où il passa les six derniers mois de 1801 en compa-
fnie de Joubert et de la famille oubert. Le philosophe se promenait à l'écart dans une allée sablée, le petit Joubert se roulait sur la pelouse, Chateaubriand rêvait et écrivait dans cet asile d'intimité. Il travaillait comme un nègre, écrivait Mme de
Beaumont. C'est là qu'il termina son livre. On a vu qu'il le publia le 14 avril 1802.
2. Ce sera donc, d'abord, une œuvre destinée au peuple et non aux philosophes de métier. Ainsi * le mérite principal du livre ne sera ni dans la philosophie, ni dans la science, ni dans la logique. Chateaubriand s'adressera aux imaginations et aux cœurs:
les idées serviront de prétexte aux émotions et aux tableaux.
3. Remarquer ces deux derniers mots; ils précisent nettement les deux reproches que l'on adressait au christianisme, celui d'être absurde au point de vue de la « raison », et d'être grossier au point de -vue de la « beauté » de l'art, c.-à-d. inélégant dans ses dogmes et peu poétique comme source d'inspiration pour les artistes.
Fig. 5. — La Religion chrétienne civilisant les nations gothiques. (Frontispice du Génie du Christianisme, édition de 1803.)
Dans ce frontispice, Boichot a résumé la thèse essentielle du Génie (cf. noire p. 92), en réunissant des personnifications ou des symboles de tous les arts que Chateaubriand montre favorisés par la religion chrétienne (peinture, sculpture, architecture, agriculture), les uns et les autres dominés par cette muse sacrée qu'il invoquera dans les Martyrs. (Cf. p. 297.)
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte; on devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste ; qu'il n'y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine ; enfin il fallait appeler tous les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre
laquelle on les avait armés1
Il est temps qu'on sache enfin à quoi se réduisent ces reproches d'absurdité, de grossièreté, de petitesse qu'on fait tous les jours au christianisme ; il est temps de montrer que, loin de rapetisser la pensée, il se prête merveilleusement aux élans de l'âme et peut enchanter l'esprit aussi divinement que les dieux de Virgile et d'Homère. Nos raisons auront du moins cet avantage qu'elle seront à la portée de tout le monde et qu'il ne faudra qu'un bon sens3 pour en juger. On néglige peut-être un peu trop, dans les ouvrages de ce genre, de parler la langue de ses lecteurs ; il faut être docteur avec le docteur et poète avec le poète. Dieu ne défend pas les routes fleuries quand elles servent à revenir à lui, et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne que la brebis égarée retourne au bercail3.
Nous osons croire que cette manière d'envisager le christianisme présente des rapports peu connus; sublime par l'antiquité de ses souvenirs, qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste clans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, il réclame toutes les sortes de tableaux. Voulez-vous le suivre dans la poésie? le Tasse, Milton, Corneille, Racine, Voltaire4,