Prêt à = près de. Expression du 17e siècle
6. Rapprochement à effet et trop recherché ; il faut à l'auteur ce « glorieux triangle » pour la majesté de son tableau.
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME 101
à la vue de l'infini, nos chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux, saisi d'admiration et de crainte, un prêtre auguste en prière, Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune dans l'orient et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffît à peine pour sentir1.
Passons à la scène terrestre.
Un soir je m'étais égaré dans une forêt"2, à quelque distance de la cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau- Monde.
Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits3 amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée, tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité4.
La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le
i. Phrase dont il faut louer l'éloquence, la grandeur et l'émotion. Il est seulement regrettable quele sentiment exprimé ici lui soit venu après coup, car sur le moment il ne fut point frappé par le caractère religieux de la scène. Il le dit dans ses Mémoires (Première partie, Livre VI) :
Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez revoir l'ensemble dans le Génie, mes sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène ; mais, hélas!
quand j'y assistai en personne, le vieil homme était vivant en moi. Ce n'était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots dans la magnificence de ses œuvres.
Et il avoue qu'il évoquait alors ses fantômes d'amour et d'autres visions.
2. Cette seconde partie du tableau est le remaniement du passage de l'Essai, cité plus haut p. 76, sur une nuit d'Amérique.
«Comparer les deux fragments.
3. Terme solennel : c'est une marque du style qu'on a appelé style empire en littérature et qui est caractérisé, entre autres choses, par des périphrases à effet.
Lamartine dira : «le char vaporeux de la reine des ombres».
4. «Etudier la description des nuages par les métaphores et la douceur du style.
CHATEAUBRIAND
jour bleuâtre1 et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d'ombres Ilottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès tout aurait été silence et repos sans la chute de quelques feuilles2, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte3; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires4.
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes, mais dans ces régions sauvages l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu5. (V, 12.)
[Chateaubriand termine cette première partie par quelques chapitres sur « l'immortalité de l'âme prouvée par la morale et le sentiment ».]
t. Très précis. Bernardin de Saint-Pierre, dans son récit d'un pèlerinage au tombeau de Rousseau, avait déjà remarqué la teinte bleue des clairs de lune.
Cf. Hugo :
La mélodie encor quelques instants se [traîne
Sous les arbres bleuis par la lune se- ( Eviradnus.) [reine.
2. Chateaubriand fait paraître le silence plus profond en le coupant, très habilement, par de légers bruits. Se reporter, pour l'explication de certains passages de ce texte, au texte de VEssai déjà mentionné.