Laver pour se laver
CHATEAUBRIAND
dans des aiguières d'or et d'argent, on le revêt d'un manteau de pourpre, on le conduit dans la salle du festin, on le fait s'asseoir dans une belle chaise d'ivoire, ornée d'un beau marche-pied. Des esclaves mêlent le vin et l'eau dans les coupes et lui présentent les dons de Gérés1 dans une corbeille, le maître du lieu lui sert le dos succulent de la victime, dont il lui fait une part cinq fois plus grande que celle des autres. Cependant on mange avec une grande joie, et l'abondance a bientôt chassé la faim. Le repas fini, on prie l'étranger2 de raconter son histoire. Enfin, à son départ, on lui fait de riches présents, si mince qu'ait d'abord paru son équipage; car on suppose que c'est un dieu qui vient, ainsi déguisé, surprendre le cœur des rois, ou un homme tombé dans l'infortune et par conséquent le favori de Jupiter3.
Sous la tente d'Abraham, la réception se passe autrement. Le patriarche sort pour aller au-devant de son hôte; il le salue et puis adore Dieu. Les fils du lieu emmènent les chameaux et les filles leur donnent à boire. On lave les pieds du voyageur : il s'assied à terre et prend en silence le repas de l'hospitalité. On ne lui demande point son histoire, on ne le questionne point ; il demeure ou continue sa route à volonté. A son départ, on fait alliance avec lui, et l'on élève la pierre du témoignage. Cet autel doit dire aux siècles futurs que deux hommes des anciens jours4 se rencontrèrent dans le chemin de la vie ; qu'après s'être traités comme deux frères, ils se quittèrent pour ne se revoir jamais et pour mettre de grandes régions entre leurs tombeaux5. (Ibid. V, 3.)